« Éléments d’histoire culturelle algérienne » ou la mémoire recomposée

Parmi les nombreux travaux de Abdelkader Djeghloul, Eléments d’histoire culturelle algérienne[1] occupe une place à part. Cet ouvrage majeur se compose de vingt cinq textes fondamentaux. Ils concernent pour l’essentiel  les mutations de la culture algérienne à la fin du 19ème et le début du vingtième siècle, comme le précise l’auteur, qui met en exergue la double préoccupation qui anime cet effort de réhabilitation de pans importants de la culture algérienne : La première préoccupation visant la volonté « d’enraciner les débats du présent dans la profondeur d’un champ historico-culturel occulté ». Cet enracinement critique est une des conditions pour que les interrogations, les inquiétudes et les espoirs du présent, ne se consument pas dans l’immédiateté violente du choc entre des universels abstraits tels que Tradition, Modernité, Islam, Progrès… précise d’emblée  Abdelkader Djeghloul.

La seconde préoccupation, selon l’auteur, était de contribuer à la « réactivation, à la condensation, et à la décantation de la mémoire collective », conditions d’une critique fondée de « la précarité des pratiques culturelles aujourd’hui et de la définition d’un projet culturel  intégrateur ». Dans cette perspective, la fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième siècle représentent une période « particulièrement importante dont nous sommes les héritiers oublieux,» ajoute  l’auteur.

Cette période est en effet marquée par la crise profonde de la sphère culturelle algérienne. « L’effondrement partiel du système éducatif et religieux pré-colonial, l’implantation auto-freinée de  l’appareil scolaire colonial, induisent un triple processus de déculturation massive, de conservation-transformation partielle et d’émergence fragile d’éléments d’une nouvelle sphère culturelle ».

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Les nouveaux intellectuels qui apparaissent durant cette période, et que Djeghloul va sortir, heureusement, de l’oubli, sont les « agents dynamiques de la constitution de cette sphère ». Avec bien évidemment des motivations et des orientations différentes, qui apparaissent clairement dans les deux grandes parties qui composent l’ouvrage.

Dans la première partie portant sur « Culture et société: l’Islam algérien face à la modernisation coloniale », nous trouvons les grandes tendances avec Mohamed Aftiyach (1818-1914) qui incarne le refus, la figure du mimétisme culturel avec Mohamed Ould Cheikh (1905-1938).

Coté tradition et modernité, l’émir Abdelkader (1808-1883), Sidi M’Hamed Ben Rahal (1857-1928) Ibrahim Bayoud et Tahar Haddad. (1893-1935)

Les nouveaux genres littéraires tels Mohamed Ould Laid, Chukri Khodja, le Capitaine Bencherif. Par ailleurs Allalou et Rachid Ksentini (1887—1944) incarnent la naissance du théâtre algérien.

Le volet de la culture populaire est illustré par deux grandes figures : Si Mohand ou M’Hand (1845-1906) pour la révolte et l’errance et Mestfa Ben Brahim (1800-1867) pour l’amour, le vin et la verte tribu.

La seconde partie de l’ouvrage porte sur « Culture et Politique : des résistances à la reprise historique.

 Débutant par Hamdan Khodja, Mohamed Belkheir( 1835-1905), Bouziane El Kalai et Messaoud Benzelmat pour la culture de la résistance,  avant de s’achever sur la reprise historique avec « le chant de EL Hadj Guillaume » : Les Algériens et la deuxième guerre mondiale, les revendications d’indépendance au début du XXème siècle, le catalyseur de la reprise historique avec  l’Emir Khaled(1875-1936), le militant de la diaspora Ali El Hamamy (1902-1949) et, enfin, un symbole de l’accélération héroïque de l’histoire : Larbi Ben Mhidi (1923-1957)

 Avec ce travail d’exhumation, Abdelkader Djeghloul consacre son apport original à l’histoire culturelle algérienne avec, notamment, la réhabilitation soutenue et assidue de figures oubliées et/ou inconnues, conjuguée à la mise en valeur sociologique de pans entiers de l’imaginaire culturel algérien.

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Tâche philosophique d’envergure, au sens où l’entendait Aristote pour qui c’est la pénibilité de l’effort qui est à mettre en exergue. Ce travail fait partie de l’œuvre d’Abdelkader Djeghloul. Le terme Œuvre vient, comme nous le savons, du latin opéra, qui signifie travail. Et on ne peut pas dire que Djeghloul rechignait à la tâche pour contribuer à recomposer une mémoire culturelle algérienne morcelée. Bien au contraire, il est question, en l’occurrence, d’une réflexivité multidirectionnelle. D’une pensée synthétique traitant de questions diverses et variées avec un égal bonheur. Une pensée qui ne consacre pas l’effort cognitif de toute une vie à un phénomène, une question ou à un problème, mais à un faisceau de questionnements, et à une constellation de positionnements culturels. Cet ouvrage est bien le trait de fabrique de ce remarquable chercheur.


[1] Abdelkader Djeghloul, Éléments d’histoire culturelle algérienne, ENAL, Collection Patrimoine, Alger 1984.

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