Fadela Hebbadj : écrire contre l’aridité de l’âme humaine

Les ensorcelés, sans y être assimilable ni par les thématiques ni par l’esthétique, rappelle violement Le loup des steppes. Ces deux livres se rencontrent au moins sur deux points. Dans Le loup des steppes, Harry Haller, le personnage principal, vit dans la tourmente et est constamment tenté par le suicide. Mais sa rencontre avec Hermine, qui devient son amie, le soustrait à ce monde des ténèbres et lui apprend à affronter le monde par la joie, l’indifférence, la légèreté et l’humour. La conversion n’est pas totale mais elle a l’effet d’un moment fondateur dans la vie de Harry Haller. Fadela Hebbadj quant à elle prend le chemin inverse dans Les ensorcelés. Elle nous raconte l’histoire d’une fille qui vit dans le bonheur le plus ordinaire, se perdant dans les petites joies du quotidien et qui, en découvrant l’assassinat de sa mère et de sa sœur par un voisin, sort de l’univers innocent de son enfance et entre de plain pied dans la jungle des humains. De plus, contrairement à Hermann Hesse qui met l’accent sur la dualité de l’homme qui serait, selon lui, partagé entre « animalité » et « humanité », Fadela Hebbadj nous décrit un monde qui est, dans ses plus vastes et heureuses comme dans ses coins les plus obscures, une interminable steppe. Une steppe aride, stérile, vide, froide, effrayante… Une steppe où le loup est omniprésent, dans les cœurs, au sein des familles, dans « les quatrièmes étages des immeubles écaillés de Paris », « sous les lits » des petites jeunes filles en fleurs, dans les couloirs des tribunaux, dans les alcôves glaciales des vérités préfabriquées… Une steppe où le loup est partout, y compris là où il est censé être combattu, apprivoisé : la justice.

Ce qui est particulièrement émouvant et singulièrement épatant dans ce livre de Fadela Hebbadj, c’est qu’elle nous raconte une histoire vraie avec une distance qui restitue toute sa splendeur à la littérature.

Les ensorcelés reflète tous les mots parce qu’il dit le mal originel : l’injustice. « La révolte contre l’injustice nait de la perte de ceux qau’on aime et qui s’en vont injustement. Si la justice faisait son travail, on trouverait moins de livres sur les tables des librairies. Le temps de l’écriture ne se rebelle que contre le malheur soudain, incompréhensif », écrit l’auteure à juste titre. Ce qui est particulièrement émouvant et singulièrement épatant dans ce livre de Fadela Hebbadj, c’est qu’elle nous raconte une histoire vraie avec une distance qui restitue toute sa splendeur à la littérature. La narratrice, dont le « je » n’est autre que celui de l’auteure, confronte ses malheurs à l’ingratitude d’un monde cruel dans un face à face où la vérité des mots l’emportent largement sur les impostures de l’Histoire, un face à face où « la dignité du silence » triomphe haut la main sur les brouhahas intelligibles des hommes de paille et des États bidon. En tentant de panser ses plaies avec des larmes de pierre, en tentant de sauver l’honneur de la justice par la question et par un fou désir de compréhension d’un monde qui s’ensauvage sans préavis, Fadela Hebbadj nous donne, malgré elle et malgré la générosité de sa quête, une piètre idée des hommes et de leur fausse bonté qui n’a d’égale que leur soumission à la dictature des instincts  inaltérables et de l’instant assassin. Elle nous donne aussi de la justice l’image d’un vulgaire instrument entre les mains des prophètes de la damnation et de cette partie de l’humanité qui, dans un monumental parjure, capitule devant la tentation du non-sens et de la bassesse.

Mais malgré ce triomphe spectaculaire de l’injustice, le personnage principal, qui est la narratrice, poursuit sa recherche de la vérité, même si,  à chaque fois, elle bute sur le mur tantôt de l’humiliation assassine tantôt du silence qui rend dingue. « Est-il comédie plus humaine que celle d’un homme à la recherche de la justice ? Combien sommes-nous encore à croire en une société juste ? » s’interroge Fadela Hebbadj.

Les ensorcelés, publié aux éditions Buchet Chastel à Parisen 2010, est un roman qui s’étale sur plusieurs années. Il raconte l’histoire d’une femme qui vit dans le bonheur le plus ordinaires, dansant sous les fenêtres, s’inventant un destin futur d’une femme promise à tous les succès, à toutes les quiétudes. Cette fille découvre un matin, à son retour à la maison, sa mère et sa sœur gisant dans le sang, assassinées par un voisin. Cette découverte macabre la choque, l’enferme dans un mutisme dont seule la puissance de la poésie la délivrera plus tard, mais elle la sort de la prison innocente de son enfance et la met sur le chemin périlleux de « la steppe » aride et effrayante qu’est devenue l’humanité à ses yeux. « J’en étais aux heures de bonheur, au ciel tacheté de brume au-dessus de nos lits superposés, aux apaisements de la nuit sur mes paupières pleines de silhouettes et de gestes clairs et rassurants et aux planches des bois posées sur des branches d’arbres solides, le dimanche à Fontainebleau. J’en étais là et ce messager lugubre m’a annoncé la naissance d’un ordre nouveau, dicté par un assassin, » écrit Fadela Hebbadj pour décrire la rupture qui s’est opérée dans sa vie à l’âge de sept ans. La justice, après des vas-et vient aussi déraisonnables et choquants les uns que les autres entre la manipulation et le ridicule, transforme l’assassin en victime et décrète un non-lieu. L’assassin est libéré. Une douche glaciale pour la famille des victimes, Fadela et son père en premier lieu. Mais malgré ce triomphe spectaculaire de l’injustice, le personnage principal, qui est la narratrice, poursuit sa recherche de la vérité, même si,  à chaque fois, elle bute sur le mur tantôt de l’humiliation assassine tantôt du silence qui rend dingue. « Est-il comédie plus humaine que celle d’un homme à la recherche de la justice ? Combien sommes-nous encore à croire en une société juste ? » s’interroge Fadela Hebbadj.

Fadela Hebbadj « enrage », « accuse », « juge », « maudit », « insulte ». Mais grâce au « regard fier et conscient » de son père sur la « malveillance de la justice », elle se décide à se battre par l’écriture, mais « sans le soutien de la cruauté ».

Le temps passe mais sa tendance lourde reste la même : le confinement de la vérité et la célébration de l’imposture, du mythe d’une humanité responsable et généreuse.  Fadela Hebbadj « enrage », « accuse », « juge », « maudit », « insulte ». Mais grâce au « regard fier et conscient » de son père sur la « malveillance de la justice », elle se décide à se battre par l’écriture, mais « sans le soutien de la cruauté ». « Il [mon père] a triomphé de ce juge, de cet avocat et de cet assassin, qui ont joué ensemble la trouble symphonie de l’injustice et de la raillerie. Il a vaincu contre ces petites combines judiciaires. La dignité fut sa seule défense sur ce terrain miné de supercherie et grâce à elle, il a vaincu la loi. Ila gagné en m’ouvrant les yeux sur ces fricoteurs de mythologies, » écrit-elle encore.

Les ensorcelés, roman riche et d’une fécondité philosophique et poétique d’une rare beauté, est une singulière et foisonnante leçon d’humanité. À travers une histoire vraie, où l’Etat s’allie à ce qu’il y a de pire dans l’âme humaine – la banalité du mal –, il réveille les peurs primordiales de l’homme et révèle, irréversiblement, le mythe de notre humanité en inventant les moyens de s’en prémunir : l’écriture.

À la regarder de prés, aussi longue soit l’histoire de Fadela Hebbadj, de son personnage, elle ne dure en réalité qu’un instant : l’instant de la mort de sa mère et de sa sœur. Car, après cet instant, le passé comme le futur se fondent dans un implacable questionnement: « Tout ce que j’aime est parti. Et moi, que vais-je devenir ? Que vais-je aimer maintenant ? […] Mon père est-il vivant ? Mes frères sont-ils vivants ? Ma sœur est-elle en vie ? Qui est en vie ? Qui vit encore ? M’ont-ils laissée seule ? Je dois partir avec eux dans la mort. Il y a bien un fleuve où c’est encore possible. Pourquoi la mort s’est arrêtée là ? Pourquoi n’a-t-elle pas continué sa route ? » s‘interroge la narratrice. À partir de l’instant de la mort de sa mère et de sa sœur, la vie de la narratrice s’est effritée et s’est perdue dans une hallucinante confusion, entre la vie et la mort, l’amour et la haine, la vérité et le mensonge, la justice et l’injustice, une confusion où « la mort de la mère » s’est furieusement transformée en « mère de la mort ». Le passé, le présent et le futur se sont subitement fusionnés dans une passionnante mais vaine quête de la vérité, hors des lois, hors du temps et hors même de sa propre humanité, celle-ci étant devenue un rempart contre son adaptation à la vie. Les ensorcelés, roman riche et d’une fécondité philosophique et poétique d’une rare beauté, est une singulière et foisonnante leçon d’humanité. À travers une histoire vraie, où l’Etat s’allie à ce qu’il y a de pire dans l’âme humaine – la banalité du mal –, il réveille les peurs primordiales de l’homme et révèle, irréversiblement, le mythe de notre humanité en inventant les moyens de s’en prémunir : l’écriture. « Désintoxiquer la mémoire en racontant sans en mourir. C’est le pouvoir d’écrire. C’est le pouvoir des morts, » affirme Fadela Hebbadj. Roman de la cruauté, Les ensorcelés est aussi un roman contre la mort, contre les loups, contre les steppes, un roman du dépassement, de la transcendance, de la vie devant

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