« La marche », le premier roman sur le 14 juin 2001

« Le bleu des fonds marins contraste nettement avec le ciel azur, dans la profondeur de la voûte céleste. La brise venue du large caresse tour à tour le cellophane de mon modeste bouquet de fleurs, et plaque l’étoffe de ma chemise sur mon corps ». Cette première phrase du roman laisse penser à une romance qui commence par un rendez-vous galant entre un amant impatient et la femme de ses rêves. Pourtant, c’est d’un événement d’une douleur inextricable qu’il s’agit. Haroun, un bouquet de fleur entre les mais, est là pour évoquer la disparition de son ami Omar Ait Si Ahmed emporté par la pluie « divine » lors des inondations de Bab El Oud. « Les mauvaises langues, les consciences peu tranquilles, attribuaient sa mort, comme celle de milliers de victimes, à une justice divine, » se dit Haroun en se demandant pour quoi « le sort s’acharne-t-il uniquement sur les innocents en pays d’islam ».

Une fois sur la grande esplanade de Bab El Oued, où se trouve, dressée comme une obsession, le monument aux morts, Haroun est rejoint par une femme qui semble le connaître mais qu’il peine à identifier. « Cette femme m’aurait-elle reconnu ? Ses yeux, noyés dans de chaudes larmes, me disent oui. Elle reste sans voix, comme figée », observe Haroun qui se pose des questions sur qui peut être cette femme qui « le mange » du regard.  Une fois devant lui, ils se parlent. D’abord du regard. Ensuite ils échangent.

Haroun est un militant. Malmené et passé à tabac plusieurs fois, il s’est fait oublier et, du même coup, il a sombré dans l’oubli. Sa mémoire chancelle. Il ne se rappelle que de peu de choses, assez pour maintenir sa mémoire vivante mais trop peu pour se réapproprier entièrement son passé. Luisa, la femme qui est devant lui et qu’il réapprend à découvrir, lui raconte des fragments de son passé, de leur passé. Eelle l’aide à dépoussiérer sa mémoire. Petit à petit, il réalise que c’est d’un ancien amour qu’il s’agit et qui, malencontreusement, s’est perdu dans les aléas de l’histoire et ses  inévitables soubresauts.

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Cette rencontre inopinée marque un tournant dans la vie de Haroun. À la fois riche en souvenirs et foudroyante par son imprévisibilité, elle le plonge dans un engrenage de réminiscence qui réactive, l’une après l’autre, les douleurs qu’il a vécues et lui restitue son passé blessé dans toute sa fraîcheur. C’est alors que le souvenir de la marche du 14 juin, moment fort, remonte à la surface. Que s’est-il passé le 14 juin ? Comment ? Pourquoi ?… autant de questions auxquelles Abderrahmane Yefsah donne non pas des réponses mais simplement des esquisses en les enveloppant dans des questions autrement plus profondes.

Ce roman, écrit dans un style foisonnant, est à mi-chemin entre le témoignage et la fiction. Tout en s’adossant à des faits historique majeurs, il les pénètre et en extirpe les éléments les plus intimes et les offre aux lecteurs à travers des métaphores vives et, parfois, bouleversantes. En s’appuyant sur les générosités d’une géographie algérienne fabuleuses, il dessine, probablement sans s’en rendre compte, un contraste étourdissant entre une Algérie dont la nature, les odeurs, les airs sont extrêmement beaux et dont l’histoire, façonnée par des générations de bourreaux, est laide comme un parjure.

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