Camarade cinq francs

Comme toutes les semaines, le samedi était jour de permission pour les légionnaires et de bombance pour nous. A peine prenaient-ils d’assaut les bars et les brasseries du centre-ville qu’à notre tour nous nous élancions à leurs trousses pour leur soutirer quelques pièces de monnaie. Les avenues Foch et Gambetta étaient noires de légionnaires et d’enfants comme moi qui affluaient de toutes parts.

Nous jetions notre dévolu sur tout uniforme militaire portant un képi blanc, qu’il marche dans la rue, qu’il soit attablé à une terrasse ou debout à un comptoir de bar. Nous le collions de très près avant de débiter bruyamment notre sempiternel refrain qui les agaçait prodigieusement : « Camarade cinq francs, Camarade cinq francs, Camarade cinq francs…» Les pieds nus, les cheveux hirsutes et la morve au nez, nous réclamions avec insistance une pièce de cinq centimes de francs, qui représentait un douro des années 1950, de quoi nous payer un beignet au sucre ou un cornet de cacahuètes grillées. Et tout en flânant comme les vrais adultes, nous avalions goulûment le produit de nos recettes.

« Elle est où la Fatma ? » me demanda un soir dans la rue un légionnaire éméché, la braguette grande ouverte, exhibant une partie de son anatomie qu’il tentait sans succès d’extraire de son pantalon ; je compris vite qu’il cherchait où se trouvait le « 16 », l’appellation locale du bordel de la ville désigné ainsi parce qu’il se trouvait tout simplement au numéro 16 de la rue Parmentier. En frottant mon pouce avec mon index, je lui fis signe que la prestation était payante s’il voulait que je l’y conduise ; il me tendit alors un douro d’une main et m’agrippa de l’autre par le cou, m’obligeant ainsi à l’accompagner jusque devant la porte du 16 contre laquelle il tambourina, attendit que la porte s’ouvre et me relâcha juste avant d’enjamber le seuil d’entrée.

Un autre jour, un autre légionnaire, ivre lui aussi, s’était pris d’affection pour moi ; il voulait m’offrir un jouet et me questionna sur mon désir du moment qui devait être certainement un ballon comme ceux pendus au plafond de l’épicerie de Si-Mohamed, rue Dombasle. Alors que mon bienfaiteur me portait sur son bras pour me hisser à la hauteur des ballons en plastique de différentes grosseurs et faciliter mon choix, Si-Mohamed, un ancien déporté, me fusillait du regard. Je lui avais certainement fait honte, et probablement aussi à mon père qu’il connaissait bien, de même qu’à ma famille, à nos voisins, à notre quartier, car demander l’obole à un soldat ennemi alors que la guerre d’indépendance faisait rage était considéré comme un geste ignoble, fût-il celui d’un enfant.

Dans la rue, les rixes entre légionnaires et autochtones étaient fréquentes. Il n’était pas rare de voir des légionnaires saouls, souvent incapables de se défendre, recevoir l’avoinée de leur vie. Un de nos voisins de la rue Monge, accompagné par ses frères et ses grands fils, avait, la nuit tombante, coincé un pauvre bougre en uniforme qui devait avoir une sacrée dose d’alcool dans le sang ; il reçut des coups de bâton sur la tête et le haut du corps jusqu’à ce qu’il s’effondre lourdement sur le sol. Il gisait dans une mare de sang, le bras cassé, entièrement retourné ; il avait vomi et uriné sur lui ; il respirait difficilement avant que les secours n’arrivent.

Lorsque les légionnaires rentraient de manœuvre à pied et qu’ils tractaient à l’aide de cordes des mini-canons à roues, de moins d’un mètre de haut, nous épions chacun de leur passage pour jouer à un jeu qui consistait à mettre au défi celui d’entre nous qui toucherait de la main un canon du milieu des rangs. Pas une seule fois, leur marche ne s’était interrompue pour nous chasser ou nous en empêcher. Et pendant que nous comptions les points glanés par les uns et les autres, eux continuaient à avancer, impassibles,  trainant les jambes et chantant des chansons de leur répertoire d’usage, jusque devant le grand portail de leur caserne.

Une fin de journée d’été où il faisait très chaud, le bruit des sabots d’un cheval galopant à même le bitume de la rue Dombasle attira notre attention ; le tableau était rare et même dangereux, autant pour la bête que pour le cavalier, un légionnaire, en tenue de sortie, qui montait un cheval du régiment de cavalerie de la Légion étrangère. La monture d’un gris argenté était belle, imposante, superbement harnachée, avec une selle en cuir, des étriers métalliques brillants, un licol tout en cuir, la crinière et la queue parfaitement tressées. En dépit de son état d’ébriété, le cavalier tenait énergiquement les rênes, faisant d’incessants allers-retours sur l’asphalte en allant de l’église à la mairie en descente, puis de la mairie à l’église en montée ; les fers protégeant les sabots de l’usure produisaient un bruit métallique d’enfer sur le sol.

D’autres légionnaires qui avaient accouru entre-temps sur les lieux du spectacle imploraient le grand gaillard de descendre de selle et de libérer sa monture. Sans succès. Il les esquivait d’un geste brusque sur le côté, arpentant un moment le long du trottoir, puis rejoignant la rue goudronnée, pour reprendre ses galops. Le spectacle dura longtemps et l’affluence des badauds grossissait d’autant. Impossible de l’arrêter. Jusqu’à l’arrivée sur les lieux d’un petit bonhomme en uniforme, trop petit pour un légionnaire, qui se plaça devant l’église et croisa les bras. Lorsque le cavalier l’aperçut au loin, il s’arrêta net à l’endroit même où il se trouvait, descendit brusquement de cheval, s’aplatit de tout son long sur le sol, face contre terre, les bras et les jambes écartés sans dire un mot. Le spectacle était terminé.

Un autre légionnaire s’empressa de reconduire la pauvre bête, fourbue et déshydratée, pendant que d’une voix lente et à peine audible, le petit chef intima au récalcitrant de se relever et de marcher devant lui en direction de leur caserne ; ce qu’il fit sur le champ, la tête baissée, les mains derrière le dos. [1]

[1] Ce texte est extrait du roman Le Gamin de la rue Monge, en cours d’édition.

2 commentaires sur “Camarade cinq francs

  1. La vie d’enfants à Saida me parait était beaucoup plus riche en couleurs ce ce que vous avez décrit. C’est vraiment fade et plat comme vie. Enfin c’est peut être votre vie à vous.

    1. C’était une vie d’enfants qui ressemblait à celle de beaucoup d’autres enfants des années 1950, dans le contexte qui était le nôtre et que chacun connait ou devine. La relation entre les légionnaires français et les enfants indigènes de notre bourgade s’inscrivait dans un vécu vrai, peut-être âpre par moment, je vous le concède. A nos âges aujourd’hui, chacun d’entre nous tente de transborder du mieux qu’il peut ce qui se trouve au fond de son ventre pour le coucher sur papier, afin que le souvenir ne s’éteigne jamais. Si vous voulez, vous pouvez lire un autre texte « Ne pas subir l’effacement », paru le 9 octobre 2020 dans Algérie Cultures et qui évoque la nécessité de faire prendre l’air à ses souvenirs : https://algeriecultures.com/contributions/ne-pas-subir-leffacement/
      Bonne lecture.

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