En finir avec l’ambiguïté entourant le « Statut de l’artiste » en Algérie (1)

Contributions

Lorsqu’il obtenait, le 04 janvier 2020, le poste de secrétaire d’État chargé de la production culturelle, Salim Dada présidait toujours (et depuis mars 2019) le Conseil national des Arts et des Lettres (CNAL), une structure occupée à stimuler les traditions ou locutions plébéiennes du patrimoine culturel, à encourager les talents émergents, à émettre des avis sur l’éthique et la déontologie des disciplines impliquées, à circonscrire, conformément aux textes législatifs en vigueur, les modalités inhérentes au statut de l’artiste.

L’ancrage juridique déterminera également les droits de sept domaines d’intervention répertoriés (musique, arts visuels, théâtre, danse, arts du spectacle, cinéma, audiovisuel et animation, littérature), permettra d’approuver la nomenclature des 179 (ou 180 ?) métiers affiliés aux Arts et Lettres, de filtrer les critères modelant la posture ou figure socio-professionnelle des plasticiens, comédiens, musiciens, danseurs, cinéastes, etc. Une fois adopté puis consigné par le ministère des Finances, leur numéro d’identification fiscal figurera en ligne. Considéré comme la « Grande réalisation » du programme de l’année 2020, cet enregistrement personnalisera chaque détenteur en tant qu’individu reconnu dans ses potentialités de faire ou d’agir, individu auquel sera offert la possibilité de s’émanciper des intermédiaires grâce notamment à la facturation d’œuvres soumises à imposition, donc à la transparence fiscale.

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Quand celles-ci sont vendues en catimini, le protagoniste empoche certes la somme d’argent convenue mais perd en crédibilité puisque le marchandage non déclaré ne garantit pas la fixation d’une cote sur le marché de l’art. Lorsqu’au XIX° siècle galeristes, collectionneurs, critiques d’art ou commissaires concouraient au déploiement de ce dernier, ils participaient concomitamment d’une part au caractère changeant du peintre (dès lors affranchi du mécénat) et d’autre part à l’amélioration de son statut juridique. Seulement, si aujourd’hui celui-ci instituera en Algérie les conditions de travail, niveau de protection sociale ou d’assurance maladie des concernés, il contient une interface qui ne dépend plus du corpus administratif mais des bouleversements plastiques que tel ou tel candidat à la notoriété (nationale ou internationale) fera agréger au sein du champ de prédilection, là où les spécialistes des mondes de l’art interviennent à postériori pour recaler ou valider propositions et prétentions.

Pour que soit mieux perçue la face « A » (comme Art-création) du statut d’artiste (opposée à la face « B », comme Bureaucratie), il faut résolument se référer à l’exégèse des érudits, les seuls aptes à enregistrer, sur l’échelle des actes hors du commun, l’adoubement des conduites singulières. Perturbant l’espace visuel du regardeur, celles-ci le font vibrer par l’émotion, brouillent ses frontières psychiques, renouvellent son accoutumance au goût, contribuent à la compréhension d’une expression du sensible passée au courant de la seconde moitié du XX° siècle du genre moderne au contemporain.

En expliquant ou démontrant de façon pertinente qui sont en Algérie les responsables de cette mutation, en retraçant antérieurement leurs déplacements (Alger-Paris ou Orient-Occident) puis en décryptant les éléments de langage ou logomachies à l’origine de la re-singularisation esthétique de l’après İndépendance, historiens et sociologues (férus d’anthropologie et sémiologie) accréditeront de facto à qui revient le vocable Artiste-créateur, cerneront, parmi le lot des prétendants algériens, le nombre potentiel des heureux élus. Leur grille de lecture légiférera à ce titre sur les temporalités d’un autre processus mental né de la transformation du « Monde d’avant ».

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La dynamique de changement qu’emblématise le « Hirak » de février 2019 ne délivrera pas les artistes des pesanteurs ambiantes du présent ; les composantes socio-professionnelles du pays s’étaient, ce mois-là, certes réveillées parallèlement au « (…) travail de fond de certaines élites, (dont les) éclairages et dénonciations ont fini par être en phase avec une majorité aujourd’hui mieux préparée, plus réceptive et assurément disposée à la rupture », mentionnait Abderrahmane Moussaoui dans le El Watan du20 mars 2019, mais sans préciser clairement avec quoi elles étaient disposées à rompre. Tant que la majorité des Algériens ne résoudront pas la problématique de la double sécularisation (traduisible par la césure entre le spirituel et le temporel puis le slogan « État-civil et non militaire ») rien, selon nous, n’impactera favorablement l’évolution du statut de l’artiste-créateur, celui éclos en phase mais aussi et surtout en supplément aux règles juridiques.

Depuis maintenant des mois, voire des années, nous investissons le champ politique, l’analysons sous ses diverses coutures afin justement de faire admettre aux intéressés que les facteurs de leur personnalisation sociale incombent plus aux futurs engagements militants qu’à un quelconque manifeste (le dernier en date est celui des designers) dont la rédaction ne reflétera qu’un aveu d’impuissance face au statu quo politico-religieux. Bien que n’ayant pas vocation à s’engager sur le terrain des luttes idéologiques, ils doivent néanmoins savoir qu’un créateur gagne en pouvoir d’attraction lorsqu’une série d’ouvrages est reconnue comme irrémédiablement singulière. Cette acceptation est l’aboutissement d’une longue individuation de l’acte artistique, individuation que nous saisirons peut-être mieux en convoquant l’histoire sociale des peintres et sculpteurs.

Confinés au sein du régime artisanal des corporations, limités aux rigidités des commandes ecclésiastiques, subordonnés à l’univers mythico-religieux, ceux-ci pourront ignorer les exigences externes, davantage légiférer au niveau de la forme et du style lorsque de meilleures conditions sociales ou matérielles conforteront un régime professionnel qui prendra son essor à Florence. Malgré un cahier des charges toujours contraignant, les « polytechniciens » de la Renaissance italienne affirmeront de plus en plus une légitimité proprement plastique en raison de leur maîtrise des procédés mathématiques ou scientifiques, particulièrement de la perspective. L’habileté de virtuoses homologuait l’exceptionnalité du génie, un concept qu’incarnera pleinement, un siècle après Michel-Ange, Sandro Botticelli, Léonard de Vinci ou Piero della Francesca, Le Caravage. Celui que Nicolas Poussin qualifia de « destructeur de l’art » exerçait à Rome, ville où collectionneurs et protecteurs raffinés raffolaient de ses clair-obscur novateurs attestant, entre Dieu et le Néant, des douleurs de l’Être-là. Toute la peinture chrétienne se jouant autour de la réincarnation, le peintre au néo-réalisme ou néo-naturalisme sulfureux bousculait au XVII° siècle le Maniérisme, se rapprochait du Christ, lui tordait à maintes reprises le haut du torse comme pour mieux confronter l’Horreur à la Beauté, méditer sur la mort et la jeunesse, faire appréhender au regardeur l’instant présent à lui seul perceptible.

De là, le caractère factuel de tableaux ontologiques dans lesquels la lumière pourfend les ténèbres, laissent voir les tranches de vies de corps redescendus sur terre, des corps à la vérité crue, aux ongles crasseux et pieds sales car devenus les visuels d’une peinture allant bien au-delà du christianisme.

En exhibant un sujet ressuscité, c’est-à-dire revenu en existant au centre des foisonnements et déclins des choses, elle pense le réel, l’intellectualise, en chamboule les carcans moraux, ouvre, par la délicatesse ravageuse, les portes d’un permissif qui annonce déjà l’inévitable glissement du régime professionnel vers le vocationnel.

(À suivre)

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