Georges Bataille et l’anticipation du fascisme (1ère partie)

La souveraineté dont je parle a peu de choses à voir avec celle des Etats, que définit le droit international. Je parle en général d’un aspect opposé, dans la vie humaine, à l’aspect servile ou subordonné. Autrefois, la souveraineté appartint à ceux qui, sous les noms de chef, de pharaon, de roi, de roi des rois, jouèrent un rôle de premier plan dans la formation de l’être auquel nous nous identifions, de l’être humain actuel. Mais elle appartint également aux divinités variées, dont le dieu suprême est l’une des formes, comme aux prêtres qui les servirent et les incarnèrent, qui parfois ne firent qu’un avec les rois ; elle appartint enfin à toute une hiérarchie féodale ou sacerdotale qui en présentera avec ceux qui en occupèrent le sommet qu’une différence de degré.

G. Bataille, La souveraineté, Paris, Lignes, 2012, p. 14.

Dans La structure psychologique du fascisme[1] (désormais SPF) G. Bataille  tend d’effectuer un renversement de la perspective d’analyse marxiste qui s’est proposée jusqu’à lors d’affirmer que l’infrastructure d’une société détermine sa superstructure. Il propose en effet d’adopter le point de vue inverse, allant de la superstructure sociale à la l’infrastructure économique, en analysant minutieusement leurs rapports économiques, politiques, religieux et idéologiques. Le texte adopte une attitude nietzschéenne frappante, celle du renversement total de la perspective d’analyse. Cette dernière propose de penser l’ « impensé », l’ « incommensurable », l’hétérogène (dans le vocabulaire de Bataille) de la science, en relation avec le « pensé » de celle-ci, l’homogène en l’occurrence, domaine reconnu par le pouvoir et les instances souveraines comme la norme absolue.

En combinant les outils et concepts de la phénoménologie allemande, de la psychanalyse et de la sociologie, Bataille livre une étude qui, dans le contexte des années 30, était une prophétie, un cri d’alarme, une prévention extrêmement lucide contre l’exacerbation d’une politique criminelle et génocidaire en Europe, celle du nazisme, du fascisme aussi.

Outre La structure psychologique du fascisme, un roman en dit long sur ce texte qui ne verra pas son aboutissement final: Le Bleu du ciel[2]  (désormais LBC) semble livrer une version romanesque de ce qui aurait pu être la suite de son texte laissé en suspend « Le fascisme en France ».

À travers les outils d’analyse livrés dans La structure psychologique du fascisme, nous allons essayer de comprendre  comment se vit l’exercice de la souveraineté fasciste par les instances souveraines et comment elle s’exprime dans le langage ordinaire des personnages du roman ?

Lire aussi: Georges Bataille et l’anticipation du fascisme (2ème partie)

Pour élucider cette question, il faudrait apporter des éclaircissements sur les corrélations qui existent entre le roman et l’essai de Bataille, susceptibles d’ouvrir de nouvelles perspectives de lectures et d’interprétations de ces deux monuments de la pensée.

Des personnages absolument autres

Dans La structure psychologique du fascisme, G. Bataille écrit dans le IIIème  titre de son ouvrage Dissociations, critiques de l’homogénéité sociale et de l’Etat que l’homogénéité sociale dépend de l’homogénéité du système productif. Chaque dissociation dans l’ordre de ce système provoque des dissociations au niveau de l’ordre social. Cette dissociation atteint des formes aigues et dangereuses lorsqu’: « Une partie appréciable de la masse des individus homogènes cesse d’avoir intérêt à la conservation de la forme d’homogénéité existante (non parce que celle-ci est homogène, mais au contraire parce qu’elle est en train de perdre son caractère propre). Cette fraction de la société s’associe alors spontanément aux forces hétérogènes déjà composées et se confond avec elle. » (SPF: 14) 

Les éléments homogènes de la société, après avoir subis la désintégration sous l’agissement des circonstances économiques, rejoignent les formations hétérogènesdéjà existantes et empruntent à celles-ci un caractère nouveau, celui de l’hétérogénéité positive générale. Cette dernière tend à se structurer afin de pouvoir conditionner les nouveaux éléments sociaux intégrés, dans sa structure actuelle. L’étude de l’hétérogénéité présente selon Bataille une énorme difficulté car son existence n’a pas encore été l’objet d’une détermination positive. Ses éléments sont inassimilables aux deux grandes machines de l’homogénéisation : la science et le système capitaliste de production.  

De ce fait, les éléments hétérogènes se trouvent exclus du champ de l’attention scientifique, faute de ne pas pouvoir présenter des « satisfactions fonctionnelles » au niveau de l’analyse. L’étude des diverses formes de marginalité sociales, telle que la criminalité, échappent souvent à l’homogénéisation dont aspire la science. Bataille compare de façon formelle l’exclusion des éléments hétérogènes hors du domaine homogène à celle des éléments inconscients, censurés par le moi conscient :

« Les difficultés qui s’opposent à la révélation des formes inconscientes de l’existence sont du même ordre que celles qui s’opposent à la connaissance des formes hétérogènes. Comme il apparaitra par la suite, certains caractères sont d’ailleurs communs à ces deux sortes de formes, et, sans qu’il soit possible d’apporter immédiatement des précisions sur ce point, il semble que l’inconscient doive être considéré comme un des aspects de l’hétérogène. Si l’on admet cette conception, étant donné ce qui est connu sur le refoulement, il est d’autant plus facile de comprendre que les incursions faites à l’occasion dans le domaine hétérogène n’aient pas encore été suffisamment coordonnées pour aboutir même à la simple révélation de son existence positive et clairement séparée. » (SPF: 17-18)

Les ambitions de Bataille derrière son intérêt pour les différentes manifestations de l’hétérogénéité dans l’ordre sociale visaient la constitution d’un système de connaissance visant l’explicitation de « la différence non explicable », supposant ainsi  l’accès immédiat de l’intelligence à une matière préalable à la réduction intellectuelle. Le monde hétérogène comprend les divers processus inconscients tels que les rêves et les névroses ; les nombreux éléments ou formes sociaux que la partie homogène ne peut guère assimiler, c’est-à-dire les foules, les classes guerrières, aristocratiques et misérables, les différentes sortes d’individus violents ou tout au moins refusant la règle et le maintien d’ordre (fous, marginaux, meneurs, poètes, etc.).

Le monde hétérogène accueille tout ce que le monde homogène rejette, soit comme déchet (produits d’excrétion du corps humain, ordure, vermine), soit comme valeur supérieur transcendante (le sacré). Ces caractéristiques semblent correspondre aux personnages d’un célèbre roman de Bataille, écrit dans les années 1935 : Le Bleu du ciel. Il dépeint avec brio le désordre et l’aliénation que subissent les individus en masse, dans une Europe où la crise économique due à la démesure du capitalisme, s’est métamorphosée avec le fascisme idéologique, mu par la pulsion de mort, donnant ainsi lieu à une boucherie immense : la deuxième guerre mondiale. Un événement d’une ampleur telle qu’il a marqué à jamais l’histoire de l’humanité.   

***

Le Bleu du ciel s’ouvre sur une scène où Henri – le narrateur – et Dirty sont dans une ivresse totale, dans un bouge situé dans un quartier malfamé de Londres. Le caractère hétérogène, que Georges Bataille analyse finement dans La structure psychologique du fascisme, saute aux yeux de prime à bord : alcoolisme : « dans un bouge de quartier de Londres, dans un lieu hétéroclite des plus sales, au sous-sol, Dirty était ivre. Elle l’était au dernier degré » (LBC : 17) ; errance : « L’ivresse nous avait engagés à la dérive, à la recherche d’une sinistre réponse à l’obsession la plus sinistre » (LBC : 18) ; laideur des personnages : « Dirty avant remarqué que le liftier était très laid (en dépit de son bel uniforme, on aurait dit un fossoyeur) » (LBC : 18). Henri apparait comme un homme insignifiant, malade, fiévreux pratiquement dans chaque passage du roman et dépendant chronique de l’alcool. Il est aussi éprit d’une admiration folle pour Dirty, la considérant à la fois comme infâme, dégelasse et pure, dotée d’une candeur extrême. Sa fascination pour elle laisse voire quelque chose qui relève du sacré : « Je me sentais impuissant et avili. Dans cet état d’obstruction et d’indifférence, j’accompagnai Dirty jusque dans la rue. Dirty m’entraînait. Cependant, je n’aurais pu imaginer une créature humaine qui soit une épave à vau-l’eau. L’angoisse qui ne  laissait pas le corps un instant détendu est d’ailleurs la seule explication d’une facilité merveilleuse : nous réussissons à nous passer n’importe quelle envie, au mépris des établies, aussi dans la chambre du Savoy que dans le bouge, où nous pouvions. » (LBC : 27)

Lire aussi: Georges Bataille et l’anticipation du fascisme (3ème partie et fin)

Nous apparait ici clairement l’insignifiance du personnage d’Henri, perdu et pris dans les excès de toutes sortes avec Dirty: elle défèque dans la chambre du Savoy, reprend  ses verres de whisky pour ensuite aller vomir par la fenêtre de la chambre d’hôtel.

Henri est aussi un homme habité par la mort. La question d’une mort subite et déshonorante le hante. Il décrit dans la première partie du roman, dans un style quasi méditatif, le décor d’une ville dans laquelle il vient d’y mettre les pieds, ayant pris un air lugubre et sombre, présageant une catastrophe imminente. Dans cette ville, la mort plane et prend avec elle, qui elle veut, sans la moindre permission. Henri,  de sa part, la tête vide et peureuse, trouve une sorte de consolation masochiste dans l’angoisse et la peur qui l’habite : la mort.

Henri avait aussi le sentiment d’être un « déchet ». Obsédé par le sentiment d’être perpétuellement délaissé et abandonné par Dirty, il sanglote tout au long du roman : dans chaque mouvement, dans chaque rencontre, dans chaque songe, l’alcool et l’ivresse dominent. Cela étant suivies par des nausées et des vomissements. La dépendance rappelle ici la notion de déchet chez Bataille, la part improductive et basse de l’hétérogène : « Le vide continuait. Un idiot qui s’alcoolise et qui pleure, je devenais cela risiblement. Pour échapper au sentiment d’être un déchet oublié le seul remède était de boire alcool sur alcool. J’avais l’espoir de venir à bout de ma santé, peut-être même à bout d’une vie sans raison d’être. J’imaginai que l’alcool me tuerait, mais je n’avais pas d’idée précise. Je continuerais peut-être à boire, alors je mourrais ; ou je ne boirais plus…Pour l’instant, rien n’avait d’importance. »  (LBC : 68)

On peut voir aussi dans l’admiration et l’hébétude, tant fortes, qu’exprime Henri pour Dirty le symbole d’un culte de la soumission, voué à un dictateur. Elle dégage l’aura d’un Duce ou d’un Führer qui laisse Henri toujours prostré devant elle. Cela est comparable à la souveraineté hétérogène dont parle Bataille : celui sur lequel s’exerce cette souveraineté est totalement absorbé dans l’admiration de cette force. Il s’efface dans cette dernière pour devenir un corps à son service et qui la constitue au même temps : la figure acéphale. Cette figure a été centrale dans l’engouement que présentaient les classes prolétaires pour leur engagement nazi et fasciste. Ils se sont effacés dans la figure individuelle du dictateur-souverain : « Je vais vous dire pourquoi tout s’est mal passé : c’est pour une raison qui vous semblera sûrement incompréhensible. Jamais je n’ai eu de femme plus belle ou plus excitante que Dirty : elle me faisait même absolument perdre la tête, mais au lit, j’étais impuissant avec elle… » (LBC : 48) « Il était grisant pour moi qu’elle soit très riche ; elle pouvait ainsi cracher à la figure des autres. J’en suis sûr : elle vous aurait méprisée. Ce n’est pas comme moi … » (LBC : 52)

Il nous apparaît clairement que le personnage de Dirty regroupe dans son sein toutes les caractéristiques du souverain fasciste : abondance financière, culte de la personnalité, cruauté, vulgarité, manipulation, indifférence, imprévisibilité.., etc.

De mauvais présages

De retour à Paris, Henri se fait rejoindre par une amie, Lazare, avec laquelle il a un rapport compliqué, dénué de sens, voire insignifiant. Il la considère avec dédain, avec une hauteur extrême : « son nom de famille, Lazare, répondait mieux à son aspect macabre que son prénom. Elle était étrange, assez ridicule même. Il était difficile d’expliquer l’intérêt que j’avais pour elle. Il fallait supposer un dérangement mental » (LBC : 40). Henri est sadique avec les faibles et masochistes avec les forts. Pour Lazare, il voue une répugnance injustifiée, pour quelle raison ? Elle ne le fascine pas, peut-être ! Pourtant, elle sera toujours à ses côtés. Dirty, elle, le fascine. Son immondice le laisse immobile, une fois devant elle. En lisant une lettre de sa femme, Edith, avec Lazare, Henri se mit à pleurer : il avoue à Lazare ses infidélités et ses immondices commises avec Dirty en Angleterre, en dépit de la fidélité exemplaire de sa femme. Il se mit à pleurer de manière effrénée. La lettre envoyée par Edith raconte un rêve assez révélateur sur le plan de l’inconscient : dans ce dernier, Henri courrait le risque de se faire assassiner à cause de ses écrits politiques. Dans l’insouciance générale de ses amis, un homme arrive et le prend : il lui propose une orgie avec une femme qui était avec eux – que Henri accepte volontiers – avant qu’il se fasse tuer.

De ce rêve, il est possible de déceler le commencement de la propagation d’une peste fasciste, qui matraque les opposants et les personnes critiques envers elle, d’un côté, et abandonne, avilit les masses et les individus dans la dépravation des mœurs, d’un autre côté. Nihilisme généralisé !

Plus loin, à Vienne, Dirty quitta Henri, sans le prévenir. Pendant la nuit, il vit une très longue banderole noire, à moitié dérochée de sa hampe, que le vent fit trembler. Dans sa discussion avec Lazare, Henri dit que cette banderole était suspendue en l’honneur de la mort du chancelier Dollfuss.  Henri avouait à Lazare son engouement pour le climat de guerre qui régnait et qui, bizarrement, ne l’inquiétait plus : « D’ailleurs, même si la guerre en était sortie, elle aurait répondu à ce que j’avais dans la tête. » (LBC : 59).

Encore une autre révélation, un autre présage inconscient du climat de terreur qui commençait à planer sur l’Europe des années 30 : il y avait un goût, une odeur de la guerre et du fascisme qui circulait. Ceux qui ont un flair assez développé pouvaient facilement la sentir. Ce passage se laisse lire à la lumière de ce qu’écrivait Michel Surya dans sa postface à La structure psychologique du fascisme : «  le 30 juin 1943 : échec d’un soulèvement socialiste à Vienne (G. Bataille : « cette nouvelle catastrophique se laisse lire sans la moindre hésitation : Autriche nazie. ») – ce que confirmera l’assassinat, le 30 juillet, du chancelier Dollfuss, etc. » (SPF : 68).  Bataille note aussitôt, à propos de l’élection d’Hitler « Le 30 janvier 1933 est certainement l’une des dates les plus sinistres de notre époque » (SPF : 67).

Dans la bouche d’Henri, ce qui aller devenir une boucherie humaine n’était qu’un amusement, une rigolade. Le vide et la prostration le laissèrent insignifiant face à une tragédie humaine qui aller advenir, prochainement.   

***

Plus loin, Henri engagea une longue discussion avec le beau-père de Lazare, M. Melou, sur l’avenir du socialisme et des luttes ouvrières. Professeur de philosophie dans un lycée de province, M. Melou, d’un ton messianique, se montra pessimiste face à Henri sur l’avenir des luttes ouvrières ; il prédisait une défaite politique, peut-être corporelle concernant ses militants. Comme si M. Melou avait la connaissance d’un système qui pourrait lui permettre de savoir le degré d’attraction des mouvements sociaux à telle ou telle idée : « M. Melou continuait, énonçant de sa voix professorale le « dilemme angoissant » posé au monde intellectuel en cette époque déplorable (c’était, selon lui, un malheur pour tout dépositaire de l’intelligence de vivre justement aujourd’hui). Il articula en plissant le front avec effort : – Devons-nous nous ensevelir en silence ? Devons-nous, au contraire, accorder notre concours aux dernières résistances des ouvriers, nous destinant de cette manière à une mort implacable et stérile ? » (LBC : 85)

La prophétie tragique de M. Melou laisse entendre le désespoir qui frappa jadis, les militants socialistes, démocratiques, contre la montée extrême de la puissance fasciste. L’espoir de vaincre ce spectre monstrueux s’amenuisait de plus en plus. Par contre, Lazare semble de sa part incarner une foi de résistance malgré les oracles qui annoncent l’imminence de la catastrophe : «  Quoi qu’il arrive, nous devons être à côté des opprimés. » (LBC : 88). D’une conviction inébranlable, elle annonçait qu’il fallait sauver son âme dans toute circonstance. M. Melou, de sa part, ne semblait pas partager l’espoir messianique de Lazare.  Il comparait la situation des résistants au paysan qui travaillerait sa terre pour l’orage, qui récoltera, la tête basse, la grêle comme fruit de l’orage et de son travail. Le résistant est semblable au paysan qui, dans cette catastrophe, dans la posture du prieur : « élèvera pour rien ses bras vers le ciel… en attendant que la foudre le frappe… lui et ses bras… » (LBC : 89).

En laissant tomber, sur ces mots, ses propres bras, M. Melou est devenu la parfaite image d’un désespoir affreux. En sortant de chez Lazare, Henri rentra chez  lui en marchant à pied, pendant qu’il pleuvait à verse. Il avait attrapé froid après avoir être exposé à une pluie glaçante pendant plus d’une heure. Chez lui, fiévreux, il délira vaguement. Xénie, une autre amie, lui rapporta du soin et du réconfort. Dans les délires de la maladie, le spectre de la mort revient incessamment dans ses songes et dans sa conscience. Dans sa profonde psyché, quelque chose le tourmente, comme une sorte d’annonciation apocalyptique :

« Soudain, une ombre tourmentée tomba du ciel ensoleillé. Elle s’agita en claquant dans le cadre de la fenêtre. Contracté, je me repliai sur moi-même en tremblant. C’était un long tapis lancé de l’étage supérieur : un court instant j’avais tremblé. Dans mon hébétude, je l’avais cru : celui que j’appelais le « Commandeur » était entré. Il venait toutes les fois que je l’invitais. Xénie elle-même avait eu peur. […]. Un nuage de suie noircissait le ciel … il dérobait en moi le ciel et la lumière … un cadavre à côté de moi, j’allais mourir ?

…Même cette comédie m’échappait…c’était une comédie… (LBC : 115) »

Cette scène d’hallucination en dit long sur le degré de méfiance et d’effroi que pouvait éprouver les populations qui vivaient sous la menace fasciste : absence de sécurité, stresse permanent, soupçon envers tous geste brusque…, etc. L’angoisse ontologique et chronique d’Henri est celle d’une époque ou l’esprit avait démissionné sous les coups et la pression du ressentiment.

À Barcelone, Henri rejoint un autre ami de sa bande, Michel. Lui aussi, avec les mêmes habitudes quant à la boisson qu’Henri, ne cesse guère de boire. Tous les deux à la Criolla, un restaurant-bar, ne cessèrent de s’enivrer. Ils parlaient des souvenirs de l’année précédente avec Lazare, des disputes d’Henri avec cette dernière…, etc. Michel évoquait aussi la considération et le respect que Lazare suscitait au sein du milieu ouvrier barcelonais.

Parmi les ouvriers, un certain Antonio, jeune mécanicien, se tissa une amitié avec elle et se laissa emporter dans sa séduction. Il était l’un des agitateurs les plus connus du mouvement ouvrier à Barcelone.  Michel présageait qu’il aller se passer quelque chose, que Lazare avait mis au point un plan avec Antonio et d’autres militants pour lancer la résistance. Dans cette agitation, Lazare, au contraire de ce que pensait Henri, prenait la figure d’une sainte. On peut lire que dans la psyché d’Henri, une subversion des valeurs s’impose : ce qui est haut devient bas, ce qui est bas devient haut.


[1]. G. Bataille, La structure psychologique du fascisme, Paris, Lignes, 2009.

[2] . G. Bataille,  Le Bleu du ciel, Paris, Gallimard, col.  L’imaginaire, Pauvert, 1979.

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