Georges Bataille et l’anticipation du fascisme (2ème partie)

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Effervescence à Barcelone

Dans les moments de crise, le surgissement de la violence, de la démesure, de la folie ou du délire relève à  des degrés divers du domaine de l’hétérogène. Constituée en tant que personnes ou en tant que foules, l’activité des éléments hétérogène brise l’homogénéité sociale. Cette caractéristique se déchaîne à travers des sentiments extrêmes tels que le refoulement, le ressentiment ou la révolte. La réalité hétérogène se présente comme celle de la force et du choc, se réalisant toujours de manière brutale et sporadique. Elle relève de l’ordre de la valeur qui s’exprime sur le mode d’une charge affective ou érotique :

« Dans la réalité hétérogène, les symboles chargés de valeur affective ont ainsi la même importance que les éléments fondamentaux et la partie peut avoir la même valeur que le tout. Il est facile de constater que – la structure de la connaissance d’une réalité homogène étant celle de la science – celle d’une réalité hétérogène en tant que telle se retrouve dans la pensée mystique des primitifs et dans les représentations du rêve : elle est identique à la structure de l’inconscient ; (SPF : 22) »

Bataille résume l’existence hétérogène par rapport à la vie quotidienne comme étant absolument autre, comme étant incommensurable,  avec toute la valeur positive qu’il faut attribuer à ce mot, dans l’expérience vécue « affective ». Si l’on rapporte maintenant les affirmations de Bataille aux éléments du réel, les couches sociales les plus basses peuvent être décrites à leur tour comme hétérogènes. Elles provoquent la répulsion des instances détentrices du pouvoir et ne peuvent en aucun cas être assimilées à l’ensemble des hommes. Il suffit d’exister comme être humain marqué par la misère – dans des pays de civilisation avancée – pour être relégué dans la classe des intouchables : intouchable se comprend ici non dans un sens sacré, mais dans un sens social homogénéisant. La misère et la richesse créent dans leurs extrémités un fossé à peu près infranchissable entre les normaux et les anormaux :

« Les formes nauséabondes de la déchéance provoquent un sentiment de dégoût si insupportable qu’il est incorrect de l’exprimer ou seulement d’y faire allusion. Le malheur matériel des hommes a de toute évidence, dans l’ordre psychologique de la défiguration, des conséquences démesurées. Et, dans le cas où des hommes heureux n’ont pas subi la réduction homogène (qui oppose à la misère une justification légale), si l’on excepte les honteuses tentatives de fuite (d’élusion) telles  que la pitié charitable, la violence sans espoir des réactions prend immédiatement la forme d’un défi de la raison. (SPF : 24-25) »

Dans de telles conditions, il ne reste que le soulèvement, la révolte, la révolution et la violence afin de tendre à une existence digne. Bataille qualifie ainsi la souveraineté politique, qui s’oppose à l’amélioration de l’existence misérable des opprimés, de sadique. Cette activité sadique prend forme dans l’individualisation du pouvoir en la personne royale (ou celle du Duce ou du Führer), se pratiquant ainsi comme une « orgie de sang » à l’intérieur du domaine hétérogène, afin d’exclure radicalement les formes d’existences misérables ou immondes.

Cette pratique hétérogène du pouvoir rejoint en un certain sens le domaine homogène, dans sa volonté de purification. Bataille nous livre dans Le Bleu du ciel quelques indices – dans le passage du narrateur, Henri, et ses amis à Barcelone et à Francfort – sur la condition ouvrière socialiste dans un contexte marqué par l’effervescence des pulsions fascistes et nazis.

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Dans Le Bleu du ciel, la tension mente à Barcelone. Henri, dans la posture du devin, ressent une tension qui, entrain de monter, va chambouler les rues. A ses côtés, Michel lui avoua qu’il a versé tous son argent pour l’aide des ouvriers. L’ardeur révolutionnaire de Michel exaspéra Henri, il avait un fort mépris pour les révolutionnaires et la révolution de manière générale : « Toute l’affaire me déplaisait : en un sens, la révolution faisait partie du cauchemar dont j’avais cru sortir. » (LBC : 137). Dans ce climat bouillonnant, l’insurrection était inéluctable et l’idée d’y participer, avec ses amis, était une abomination pour Henri. Il décrivait une foule aveugle, pressée, avec laquelle il est impossible de parler ou se mêler : « J’aurais voulu savoir si l’agitation avait commencé dans les quartiers ouvriers. L’aspect de la ville n’était pas normal, mais je n’arrivais pas à prendre les choses au sérieux. Je ne savais quoi faire et je changeai d’avis deux ou trois fois. Je décidai finalement de rentrer à l’hôtel et de m’étendre sur mon lit : il y avait quelque chose de trop tendu, d’excité, pourtant de déprimé dans toute la ville. Je passai par la place de catalogne. (LBC : 139) »

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Désormais, les signes révélateurs de la révolution en Catalogne contre le fascisme du général Franco annonçaient son imminent avènement. Il faisait très chaud à Barcelone et la tension mentait : Henri apprend auprès de Michel que Lazare est entrain d’organiser une attaque contre un dépôt d’armes, pour bien munir, en armes, les révolutionnaires socialistes ainsi que pour libérer les prisonniers. On peut lire clairement dans les mots d’Henri l’avènement d’une guerre inévitable. De retour à l’hôtel, Henri fit un rêve : il était en Russie, enfermé dans une tour de fer et de vitres dans laquelle il contemplait les vestiges exposés de la Révolution Bolchévique. Il était dans une salle oppressante qui lui inspirait une terreur immense. Il y voyait des inscriptions tracées en noir, semblables à des traces de sang, le mot de Lénine. La salle contenait une narration qui a bouleversée l’ordre du monde :

J’étais dans un paysage désolé d’usines, de ponts de chemin de fer et de terrains vagues. J’attendais l’explosion qui allait soulever d’un seul coup, d’un bout à l’autre, l’immense édifice délabré dont je sortais. Je m’éloignai. J’allai dans la direction d’un pont. A ce moment, un flic me pourchassa en même temps qu’une bonde d’enfants déguenillés : le flic était apparemment chargé d’éloigner les gens du lieu de l’explosion. En courant je criai aux enfants la direction dans laquelle il fallait courir. Nous arrivâmes ensemble sous un pont. A ce moment, je dis en russe aux enfants : « Zdies, mojno… » « Ici, nous pouvons rester. » […] Un tumulte suffocant, sans gloire, sans grandeur, qui se perdait en vain, à la tombée d’une nuit d’hiver. Cette nuit n’était même pas glacée ou neigeuse. (LBC : 165)

De manière inconsciente, les mauvais présages poursuivent Henri même dans ses rêves. Le spectre de la guerre et du sang prend une place prépondérante dans ses visions. Toutes ses visions convergent vers une déflagration très proche. Après ce long songe, Henri se réveilla et descendit prendre de l’air dans les rues de Barcelone. La ville avait selon Henri un aspect inaccoutumé : les terrasses des cafés rentrées, les rideaux de fer des magasins à moitié tirés. Soudain, il entendit un coup de feu tiré par un gréviste dans les vitres du tramway de la ville.

Rien n’était de bonne augure, la ville prenait soudain l’aspect angoissant de l’insurrection. Il y avait des forces armées de partout dans la ville. Ce rêve tourmenta énormément Henri. Il ressentait une lâcheté telle que, pendant ses rêves, il se sentit meilleur et utile pour une cause noble ; réveillé, il est prostré et incapable de prendre les choses en main. Hors de ses rêves comme au lit avec Dirty, Henri est saisit d’incapacité. Sa fascination pour le mal fût énorme : « Je compris que j’aimais en elle ce violent mouvement. Ce que j’aimais en elle était sa haine, j’aimais la laideur imprévue, la laideur affreuse, que la haine donnait à ses traits » (LBC : 182), en parlant de Dirty. Quand le médecin venait voir cette dernière après qu’elle eût rejoint Henri, il annonça à Henri que la guerre a commencé entre catalans et espagnols. Son rêve n’était pas finalement une hallucination dénuée de sens.

La violence se déchaîne et les tires commencèrent à Barcelone, entre les Catalans et la Généralité de Barcelone. Les tires secouèrent le calme inquiétant des rues. Henri, Dirty et Xénie se réfugièrent dans un hôtel en attendant que la tempête des coups de feu se termine : « La nuit entière fut trouble. Il n’était pas possible de dormir. Peu à peu, le combat augmenta d’intensité. Les mitrailleuses, puis les canons commencèrent à donner. » (LBC : 194).

Le lendemain, les affrontements de rues diminuaient d’intensité, reprenaient brutalement de temps à autre. Dans la foulée, Xénie téléphona au bureau de l’hôtel en criant : elle leurs annonça la mort de Michel dans les affrontements de la veille. Elle culpabilisa énormément à cause de son traitement injuste envers lui, chose qui la poussait de sortir de chez lui pendant la nuit ; elle reproduisait avec Michel le même comportement injuste et méprisant qu’Henri lui infligeait. Pour elle, Henri responsable de manière indirecte de la mort de Michel.

 Henri montra une indifférence vis-à-vis de la mort de son ami. Vers la fin du mois d’octobre, Henri et ses amis quittèrent Barcelone : Lazare et Xénie à Paris ; lui et Dirty à Francfort. Cette dernière lui annonce, pendant qu’ils prenaient le train pour Francfort, que la guerre arrive. Elle lui pose des questions à propos de la mort : est-ce qu’il a peur d’elle ? Ce jour-là, Henri avait constaté qu’il y avait quelque chose de bizarre dans son attitude, mystérieuse et inquiétante : « Ecoute, Henri… je sais que je suis un monstre, mais quelquefois, je voudrais qu’il y ait la guerre… » (LBC : 208). Ce passage laisse supposer que Dirty aurait pu avoir un engagement nazi. Un peu plus loin, Henri parle d’une robe rouge qu’elle portait ; il comparait cette couleur rouge à celle des drapeaux à croix gammée.

Le triomphe de la pulsion de mort

Le fascisme en tant que forme souveraine de l’hétérogénéité se caractérise par la concentration de l’élément religieux et de l’élément militaire dans sa fondation. Il se présente comme une concentration achevée de deux composantes qui ont rarement fonctionnées ensemble, au cours de l’histoire. L’aspect militaire domine au sein d’un régime fasciste, adossé  au culte religieux du chef, en tant qu’autolégitimation du pouvoir, avec une identification étroite du meneur et de ses soldats. Le chef possède le pouvoir impératif qui lui permet de nier l’aspect révolutionnaire fondamental de l’effervescence drainée par lui : « la révolution affirmée comme un fondement est en même temps fondamentalement niée dès la domination interne exercée militairement sur les milices » (SPF : 46).

Le fascisme est une révolution qui, elle-même, est la négation de la révolution à laquelle aspirent les classes dominées – le mouvement socialiste et ouvrier en l’occurrence. Cette domination suppose l’implication des qualités homogènes du pouvoir : le devoir, la discipline et l’ordre accomplis, relevant ainsi du domaine de la religion ; elle implique aussi les qualités hétérogènes du pouvoir : la violence impérative, la position du chef et le culte de la personnalité comme objet transcendant de l’affectivité collective, qui relève de ce fait du domaine militaire. En revanche, Bataille fait remarquer que la valeur religieuse du chef est en réalité la valeur fondamentale du fascisme, celle qui octroie à l’activité des miliciens sa tonalité affective propre, distincte de celle du soldat appartenant à l’État homogène. Le chef quant à lui, n’est que l’incarnation d’une force divine visant à établir l’existence glorieuse d’une patrie : Incarnée dans la personne du chef (en Allemagne, le terme proprement religieux de prophète a parfois été employé) la patrie joue ainsi le même rôle que, pour l’Islam, Allah incarné en la personne de Mahomet ou du Khalife.

Le fascisme apparaît donc avant tout comme concentration et pour ainsi dire comme condensation de pouvoir (signification indiquée en effet dans la valeur étymologique du terme). Cette signification générale doit d’ailleurs être acceptée dans plusieurs directions. Au sommet s’effectue la réunion achevée des forces impératives, mais le processus ne laisse inactive aucune fraction sociale. En opposition fondamentale avec le socialisme, le fascisme est caractérisé comme réunion des classes. Non que des classes conscientes de leur unité aient adhéré au régime, mais parce que des éléments expressifs de chaque classe ont été représentés dans les mouvements d’adhésion profonds qui ont abouti à la prise du pouvoir. (SPF : 47-48)

L’originalité de cette réunion tient à l’affectivité proprement militaire qui intègre les éléments représentatifs des classes exploités dans l’ensemble du processus affectif qui, à son tour, va nier leur nature propre dans l’uniforme et les parades, ainsi que dans la personne du chef lui-même, ayant vécu dans sa chair l’abandon et la misère du prolétariat.  De plus, la valeur affective qui caractérise l’existence misérable est recyclée et transformée en son contraire ; elle est portée jusqu’à la démesure pour qu’elle devienne le carburant inépuisable qui donne au chef et à l’ensemble de la formation sociale l’accent de violence sans lequel aucune armée ni aucun fascisme ne seraient possibles, nous affirme Bataille.

Le rapport étroit du fascisme avec les classes misérables le distingue radicalement du pouvoir royal classique, caractérisé par une perte total de contact de son instance souveraine avec les classes inférieures. Le fascisme pourrait être considéré ainsi comme la réunion réussie «  des éléments hétérogènes avec les éléments homogènes, de la souveraineté proprement dite avec l’Etat. » (SPF : 49). On pourrait parler dans ce cas d’une « réhomogénéisation » de l’instance hétérogène à travers l’introduction en elle de l’action de l’Etat, compris dans le sens d’une adaptation tendue de l’instance souveraine aux nécessités d’un mode de production homogène. Le développement parallèle de ces deux processus a permis au fascisme et  à la raison d’Etat de cohabiter et de paraître identiques. Le maintien de la dualité entre les formes  homogènes et hétérogènes est la source profonde de « la suprématie inconditionnelle de la forme hétérogène au point de vue du principe de la souveraineté » (SPF : 52).

Ainsi, à la lumière de cette analyse, nous pourrons lire de manière plus précise et minutieuse la dernière partie du roman de Bataille, Le Bleu du ciel.

***

Les dernières pages du chapitre Le jour des morts annoncent le raz-de-marée nazi. Tout près de la gare de  Francfort où Henri s’apprêtait à rejoindre Paris, il vit sur  les marches d’un théâtre, une parade de musiciens dont le bruit était terrible. De sa description des jeunes qui formaient cette troupe musicale, les marqueurs hétérogènes sautent aux yeux : il étaient immobiles, en ordre militaire, ayant une uniforme composée de culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes ; il étaient aussi nu-tête, ce qui laisse supposer qu’ils avaient besoin d’avoir une certaine coiffure ou coupe de cheveux – nazie en l’occurrence.

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La manière avec laquelle ils jouaient leur musique était ritualisée, teintée même d’une certaine religiosité : le rythme du jeu était violant et pleuvait à verse. Les jeunes nazis qui composaient la troupe « étaient blonds, avec un visage de poupée » (LBC : 214), donc facilement manipulable pour une perverse et criminelle cause, celle des nazis. Quant à leur chef, il était absolument autre : maigre, pâle, dégénéré avec un visage « hargneux comme un poisson » (LBC : 214). Aussi, le chef de troupe ne dictait pas ses commandements. En revanche, il râlait, encore mieux, il aboyait. Concernant sa conduite, la subversion impose que l’obscénité remplace les bonnes habitudes :

D’un geste obscène, il dressait cette canne, pommeau sur le bas-ventre (elle ressemblait alors à un pénis de singe démesuré, décoré de tresses de cordelettes de couleur) ; d’une saccade de sale petite brute, il élevait alors le pommeau à hauteur de la bouche. Du ventre à la bouche, de la bouche au ventre, chaque allée et venue, saccadée, hachée par une rafale de tambour. Ce spectacle était obscène. (LBC : 214)

Cette scène obscène, à la limite scatologique, terrifia énormément Henri. Leur mécanique était haineuse et chaque éclat de musique ressemblait à une incantation liturgique : nazie. Elle  appelle à la guerre et au meurtre, qui sont le bien et la vertu dans son paradigme de valeurs, inversé bien évidemment. Plus loin, Henri aperçut une armée de jeune en bataille. D’une posture immobile tout en étant transe, ils dégageaient une ferveur extrême pour aller rencontrer la mort : la pulsion de mort prit chair en eux. Leur musique rituelle et sans arrêt les poussèrent jusqu’à l’hallucination :

A cette marée montante du meurtre, beaucoup plus acide que la vie (parce que la vie n’est pas aussi lumineuse de sang que la mort), il serait impossible d’opposer plus que des vétilles, les supplications comiques de vieilles dames. Toutes choses n’étaient-elles pas destinées à l’embrasement, flemme et tonnerre mêlés, aussi pâle que le soufre allumé, qui prend à la gorge. Une hilarité me tournait la tête : j’avais, à me découvrir en face de cette catastrophe une ironie noire, celle qui accompagne les spasmes dans les moments où personne ne peut se tenir de crier. (LBC : 215) 

Le train qu’attendait Henri ne tarda pas à arriver ; la musique s’arrêta et la terreur continua. Henri laissa derrière lui une horde primitive acquise totalement aux formes de souveraineté hétérogène. Ainsi, Batille glissé dans la peau d’Henri, à sa manière, a su anticiper le désordre sentimental, sexuel et idéologique de ce qui aller devenir l’être en masse. Bataille a laissé à Henri le soin de parachever ce qu’il annonçait, de manière prémonitoire, dans La structure psychologique du fascisme.

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