La cantine, le lait chaud sucré et les beaux manteaux d’hiver

Le petit tasseau de bois attaché à mon cou par une fine cordelette et sur lequel était gravé mon numéro d’indigent me rendait éligible à la cantine de l’école primaire Jules Ferry. Sitôt le seuil franchi, mes yeux n’en avaient que pour le chariot de cuisine qui sillonnait bruyamment les deux allées du réfectoire trimballant une immense cuve d’où s’échappaient mille et une saveurs de plats mijotés dont nous raffolions tous à en perdre la tête.

Je me précipitais souvent pour voir ce que remontait à la surface la grande louche que tenait dans sa main Bahous, un agent de service à peine sorti de l’adolescence. Mes yeux quittaient carrément leurs orbites à chaque fois que le cuilleron de sa louche déposait dans les assiettes des haricots blancs en sauce qu’on appelait loubia, ou des lentilles en bouillon, du hachis parmentier fumant, des pois cassés en purée, du potage lourd et onctueux avec ses petits cubes de carottes et de pommes de terre fondants, … et tous ces délices culinaires que j’engloutissais dans un bonheur immense.

Il ne fallait surtout pas rater la cantine de l’école ; mon père en avait fait une obsession. Pas un matin où il ne demandait avec insistance à ma mère de vérifier le contenu du cartable de mon frère et du mien pour s’assurer que l’assiette creuse en fer blanc et la cuillère qui allait avec y étaient bel et bien. Pour le reste, comme par exemple les cahiers, l’ardoise, la craie, les crayons, c’était sûrement à Allah d’y veiller, dans Son infinie bonté.

Il y avait peu, ou pas du tout, d’enfants pieds noirs à la cantine ; ils rentraient chez eux pour déjeuner et revenaient à l’école en début d’après-midi. La plupart étaient craintifs et peu dégourdis à nos yeux mais très soignés : cheveux peignés et gominés, avec la raie au bon endroit, chemise et pantalon lavés, repassés, les plis nets, les chaussures cirées, les socquettes de couleurs, de beaux cartables. Beaucoup portaient à l’épaule en arrivant le matin une petite gibecière contenant le goûter, généralement un morceau de pain avec une barre de chocolat ou un bout de fromage.

Nous étions envieux de leurs vêtements, de leurs maisons, de leurs jouets, de leur mode de vie, de leur rang social. Envieux de tout car on se rendait bien compte, enfants déjà, qu’il existait un gouffre colossal entre ce qu’ils vivaient eux et ce que nous vivions nous. Ils étaient beaucoup plus épanouis et très éloignés du dénuement et de la violence dans lesquels nous baignions en général. Lorsqu’un enfant de chez eux faisait une bêtise par exemple, sa maman ou son papa s’accroupissait à sa hauteur, le prenait affectueusement par les épaules et lui expliquait les raisons de son mécontentement avant de le gronder, c’est-à-dire de lui parler à peine un peu plus fort que d’habitude. Les corrections et les barèmes qui encadraient leur ordonnancement n’étaient comparables en rien à ce que nous recevions sur la tête et sur le corps, avec en prime le wagon habituel de privations et de contraintes qui accompagnaient en général les punitions.

En plus de la cantine, on nous gavait aussi de lait chaud sucré pour compenser la malnutrition et le manque de calcium ; la distribution se faisait tous les matins à l’heure de la récréation, au beau milieu de la cour de l’école. On en buvait jusqu’à se percer la panse pour évacuer le trop plein. Et puis tous les hivers, nous recevions aussi des manteaux doux, molletonnés, avec de grandes poches sur les côtés, des cols généreux pour couvrir le cou, une capuche protégeant le visage du vent et des boutonnières sous forme de sifflets en bois, histoire de rendre ludique un vêtement d’enfant pour booster son attractivité.

Je sus plus tard que cette période où nous étions tant choyés correspondait en fait au moment où l’Affaire algérienne était débattue dans les instances onusiennes visant à favoriser l’accession à l’indépendance des territoires encore colonisés. La France, puissance occupante en ces temps-là, ne pouvait pas, ou plus, s’abriter derrière ses valeurs universelles d’humanisme et de progrès, devant tant d’inégalité et tant de misère. Alors, pour se dédouaner auprès des autres nations et gagner en même temps l’opinion internationale à sa cause, elle invitait politiciens et journalistes du monde entier à se rendre sur place pour se faire leur propre opinion, espérant ainsi nous trouver bien engoncés dans nos beaux manteaux d’hiver, les joues gonflées de lait chaud sucré et le ventre ballonné par la généreuse louche de Bahous.

A chaque réception de personnalités civiles ou militaires, locales ou étrangères, nous étions réquisitionnés et entassés derrière des barricades le long des grandes artères de la ville avec les petits drapeaux bleu blanc rouge dans nos mains, qu’on nous demandait d’agiter frénétiquement au-dessus de nos têtes dans le seul but de démontrer, preuve à l’appui, le bonheur ambiant et la paisible mixité des différentes communautés baignant comme il se devait dans la liberté, l’égalité et la fraternité.

Extrait du roman Le Gamin de la rue Monge, dans les derniers soubresauts de l’Algérie coloniale : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=68200

Un commentaire sur “La cantine, le lait chaud sucré et les beaux manteaux d’hiver

  1. Savoureux, mon cher Mohamed. J’ai lu le livre, mais je ne me lasse pas de relire les extraits que tu nous offres si généreusement .
    Ressasser ces histoires de vie d’une époque si lointaine, mais si proche dans le souvenir, c’est la  » madeleine » de Proust que tu offres à notre gourmandise.

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