Le lion herbivore

Il n’était âgé que d’une dizaine d’années quand il nous racontait déjà des histoires à dormir debout. Son surnom Teqli voulait dire « le friteur » ou celui qui débite des sornettes montées de toutes pièces. A vrai dire, ses histoires tenaient parfaitement la route ; elles étaient tellement cohérentes et bien ciselées qu’elles paraissaient naturelles, vraies, nous invitant à chaque fois à l’évasion et au rêve, nous qui rêvions si peu en ces années difficiles où la guerre d’indépendance faisait rage. Et plus la ficelle était grosse, plus Teqli caracolait en tête des fabulateurs. Une de ses histoires piochée dans son riche et fabuleux répertoire donnait tout son sens à son talent légendaire.

« Il y a maintenant plus d’un mois, nous disait-il, que j’accompagne mon père toutes les fins de semaine hors de la ville pour nous occuper du lion qu’il a capturé lors de l’une de ses missions secrètes ; nous prenons des risques énormes, vous savez, mais il faut bien que la bête continue de se nourrir tout en restant cachée ». Un début prometteur certes mais qui attendait de notre part un coup de pouce pour l’assurer de l’intérêt que nous portions à son récit. Alors, l’un d’entre nous lui demanda délicatement : « Un lion comment ? Un vrai ? Un lion qui rugit ? Qui a toutes ses dents ? Qui peut manger des enfants comme nous ? » L’air sérieux, le ton un niveau plus haut, il lui répondit sèchement : « Oui, un vrai lion, qu’est-ce que tu crois ? Un lion avec une crinière énorme et des crocs de la longueur de mon bras », en tendant son bras comme pour caractériser de visu l’énormité de la chose. Fantastique. Énorme. Du grand art.

Celui qui avait posé les premières questions, un pince-sans-rire avide d’en savoir plus, tenta de  nouveau : « Et pourquoi les fins de semaine seulement, les autres jours, votre lion ne mange pas, il fait le ramadhan ? » Vexé, Teqli, qui ne manquait ni de culot ni de munitions, répliqua du tac au tac : « Les week-ends, c’est parce qu’on peut se faufiler parmi les pieds-noirs qui se rendent à la campagne pour se détendre ; on se mélange à eux pour passer incognitos devant le barrage de contrôle dressé par les militaires français, tu comprends ? Ainsi, nous rejoignons notre félin en toute discrétion pour le nourrir et lui donner à boire », ajoutant dans la même foulée : « Il se trouve dans l’une des grottes à flanc de ravin, juste à la sortie de la ville ; on lui remplit un jerrican d’eau qu’on laisse volontairement incliné et retenu à l’aide d’une grosse pierre qui lui permet de boire tout seul quand il a soif », ajusta-t-il, tout à la mesure de son talent, continuant sur sa lancée pour ne pas être interrompu : « Et chaque fois qu’il a soif, il lui suffit d’incliner le bidon avec sa patte et l’eau coule toute seule ; avec la chaleur qu’il fait en ce moment, il se désaltère à tout moment », concluait-il, le plus naturellement et le plus tranquillement du monde. Qui dit mieux ?

« Et vous lui donnez quoi à manger à votre lion ? » s’autorisa malicieusement celui qui ne le lâchait pas d’une semelle. Imperturbable, Teqli renifla un bon coup en passant la totalité de son avant-bras sur son nez, avant de lui répondre : « Dès qu’on arrive sur les lieux, on fauche le plus possible d’herbe fraîche avant d’en faire des gros ballots qu’on charrie jusque dans l’entrée de la grotte, comme ça il se nourrit sans être vu de l’extérieur, et ça lui sert de camouflage en même temps ». Incollable. Génial. Champion du monde.

Alors qu’on le regardait avec envie, mon frère Ahmed, plus âgé que moi et habituellement silencieux, glissa à voix basse : « Les lions ne mangent pas d’herbe ; ils sont carnivores ; ils ne mangent que de la viande. » Que n’avait-il pas dit, lui que nos parents, les copains, les voisins, enfin tout le monde dans le quartier, trouvaient bizarre parce qu’il avait l’air un peu benêt, la tête constamment dans les livres, voire dans les nuages. Si nous n’avions pas compris la signification du mot carnivore, inconnu en ces temps-là de notre vocabulaire, le dernier bout de phrase qui disait « ne mangent que de la viande », lui, était beaucoup plus parlant pour nous. A partir de là, le doute commença à miner la véracité de l’histoire de Teqli et l’envie de le traiter de menteur menaçait : « Alors comme ça, vous lui fauchez de l’herbe fraîche pour le nourrir, c’est une vache, plutôt, ou un lapin peut-être ? Et votre lion étanche sa soif tout seul, dis-tu, en se servant de sa patte pour incliner le jerrican. Intéressant ! Intéressant ! Et pour le verre dont il se sert pour boire, il fait comment ? Il va le chercher lui-même dans la cuisine au fond de la grotte ou boit-il au goulot comme un grand ? »

C’était pourtant inutile de le malmener davantage, personne n’étant disposé à l’exclure du groupe ; son imagination débordait, à notre grand plaisir, et sa camaraderie nous était si précieuse. Dans les temps qui suivirent, on changea de braquet et prenions ses balivernes à la légère parce qu’on avait compris son irrésistible envie d’être au centre des événements. On savait aussi qu’à défaut de garder intactes sa confiance et son amitié, il ne nous raconterait plus rien d’autre. Pas même l’histoire inachevée de cette grande amitié qu’entretenait son père avec le général de Gaulle, ni celle de la voiture de sa mère, une Citroën DS Pallas dernier cri, qui ne circulait que de nuit pour ne pas être exposée au mauvais œil, une merveille qui roulait tous feux éteints et sans une goutte d’essence, « avec la seule bénédiction de ses aïeux », qu’il disait. Sacré Teqli !

Extrait du roman Le Gamin de la rue Monge, dans les derniers soubresauts de l’Algérie coloniale : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=68200

2 commentaires sur “Le lion herbivore

  1. Bonjour si Mohamed :un réel plaisir de lire et relire les Extrait du roman  »Le Gamin de la rue Monge », Mon bonjour à toute la famille. /Tayeb Ouis

    1. Merci pour ce sympathique clin d’œil à Teqli.
      De son vrai nom NEDJIMI Mohamed, cet enfant de Saïda, fabulateur à succès, avait fait rêver toute une génération d’enfants entre les années 1950 et 1960. Je l’ai croisé très récemment ; il vit aujourd’hui à Béchar. J’en ai eu la chair de poule lors de cette rencontre tant l’émotion était forte; il continue, plus de soixante ans plus tard, de suinter la bonté et la gentillesse. Sacré Teqli, en effet.
      Mes salutations. Mohamed Zitouni

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *