Le mot est un glissement sémantico-morphologique de mo[r]t

Pourquoi dit-on souvent que le mot est mort ou le mot suscite la mort ? Cette lancinante question émane du fait pragmatique qu’imprime le mot sur la subjectivité humaine. Le mot excède, par son effet, la dichotomie saussurienne associant un signifiant à un signifié ou la réciprocité objectale entre le mot et la chose selon Foucault pour exercer un pouvoir immédiat et intarissable sur l’esprit de l’allocuteur. En effet, le mot pourrait guérir, faire rire, susciter le plaisir ou le déplaisir… S’interroger sur son étymologie, c’est s’aventurer dans le sentier sinueux de sa polysémie, de son hyperonymie et de sa poly-morphie… Le mot vient de « muttum » (grognement, son), dérivé de l’onomatopée « mutmut » (murmure). Il est donc passé du son à ce qui décrit le son.

Par son pouvoir ahurissant, il équivaudrait à une sentence, à une parole mémorable ou à un discours ineffable. C’est pourquoi, les thèses psychologiques expliquent bruyamment que les mots sont imbus d’une puissance qui façonne et fascine nos esprits, car les mots provoquent ou guérissent les maux. Le mot est, en effet, un écran projetant un sens et un fond déguisant une histoire inépuisable. En ce sens, V. Hugo traduit métaphoriquement la somptuosité et la monstruosité que peut produire cet « être caméléon et versatile » dans son poème Le mot : Au besoin, il prenait des ailes, comme l’aigle ! Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera, il suit le quai, franchit la place, et cetera… vous avez un ennemi mortel ! 

Il peut être dolent, doux, douteux, fabuleux, vorace, tenance ou coriace : sa force se conjugue selon son choix, sa signifiance se détermine par sa magnificence, son impact réside dans l’émotion, l’émotivité et la motivation qu’il éveille. Il n’est pas uniquement une suite de sons, mais bien une série de sens, d’intuitions, de réflexion ou une sorte d’excursus.

Avant de transcrire ou de discourir, il importe de réfléchir sur le mot en mesurant son effet et en toisant son écho. Comme l’illustre le fameux adage : « les mots doux font sortir le serpent du trou. ». Du fait que nous sommes tentés par l’immédiateté de la parole et la trajectoire fréquentielle des mots, une cogitation apparaît déterminante pour que le mot ne s’entrecroise pas avec la mort et ne devienne pas son corrélatif.

Youcef BACHA, jeune chercheur en didactique des langues, en linguistique et en littérature française. Attaché au laboratoire de Didactique de la Langue et des Textes, Université de Ali Lounici-Blida 2 (Algérie).

 

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