Le « yetnahawgaa », une revendication universelle

Le mot d’ordre premier du Hirak (soulèvement populaire algérien  du 22.02.19)– à contre-sens de sa Silmiya (pacifisme)- est le dégagisme exagéré avec son label algérien « yetnahaw gaa ». Il est ainsi l’expression d’une crise plus profonde qui a pour symptôme le rejet violent de tous ceux/celles qui ont activé dans le sérail du président écarté (Bouteflika), qu’ils/elles soient issu(e)s des gouvernements ou des partis politiques maintes fois recyclés.

Comme l’Algérie est un pays se proclamant démocratique parce qu’il y a un copiage (dépourvu d’ancrage) des institutions de la démocratie occidentale (constitution, parlement, élections présidentielles, législatives, locales), il est à relever que ce même rejet de la classe  politique est également présent dans les pays qui pratiquent réellement la démocratie[1]. Sachant qu’il existe différents degrés de gouvernance démocratique, son expansion est corrélée au degré de pluralisme, de la participation politique et du respect des libertés. Ces conditions n’étant pas toujours garanties. « Selon le dernier indice de démocratie de l’Economist Intelligence Unit, seuls 19 pays[2], la plupart en Europe de l’Ouest, peuvent être décrits comme des « démocraties accomplies», par opposition aux « démocraties déficientes», aux « régimes hybrides » ou aux « gouvernements autoritaires »[3]. Sauf qu’il y a un désenchantement démocratique même dans ces  pays modèles, un grand nombre de démocraties a dû faire face ces dernières années à une crise de confiance.

Un petit tour de l’actualité politique passée et des élections à travers le monde nous donne un écho perceptible sur la colère citoyenne montante envers les gouvernements de tout bord ainsi que les partis politiques. Les taux d’abstentions criards lors des élections et les votes sanctions corroborent cela. Le sentiment de l’éloignement des élus et la mal représentativité des citoyens par ces derniers est unanime.

Le cas de l’Islande lors de « la révolution des casseroles »[4] renseigne sur cette perte de confiance généralisée envers la classe politique. Un sondage réalisé en 2009 par l’organisme Icelandic Election Study révèle que 40% de la population affirmait qu’ «aucun» ou« peu» de politiciens étaient dignes de confiance, un pourcentage qui était de l’ordre de 20% pour la même question lors des élections de 2003 et 2007 (Hardarson et Gunnar, 2010).

La campagne électorale de 2009 a vu fleurir dans l’espace public des demandes pour des changements majeurs dans la façon de faire de la politique. La gestion des affaires publiques se caractérisant par le laisser-aller, l’opacité, le copinage et la maximisation des profits à court terme ont transformé, du moins pour un certain temps, la conception des Islandais de l’activité politique qui ne produit que des désastres socio-économiques.

Conséquence, des partis de gauche n’ayant jamais été très populaires en Islande se sont retrouvés en premier dans les intentions de vote, un virage historique pour ce pays (Hardarson et Gunnar, 2010).

Dans ce sillage on peut également mentionner le dégoût politique des grecs[5] bien  avant le Brexit, le mouvement des gilets jaunes en France et la vague populiste qui affole l’Europe  jusqu’aux évènements récents aux États-Unis. C’est à partir de la Grèce, berceau et de la démocratie et de la civilisation européenne que la démocratie a commencé à entrer en crise. En acceptant le plan de la troïka pour sauver le pays de la grave crise économique en 2015, le premier ministre grec est allé à l’encontre du ‘non’ du référendum. La démocratie représentative[6] a accusé une perte de confiance du peuple puisque la finance et les technocrates sont devenus  plus forts que les gouvernements élus.

La présidente du parlement hellénique ne voit pas la démocratie représentative comme une panacée. Pour elle « une démocratie plus vraie est celle où la représentation n’est pas une carte blanche. Cela nécessite des référendums avec mandat obligatoire et des procédures plus directes sur les questions importantes ».  Un sociologue grec s’inquiète pour l’image de la démocratie et de l’Europe, puisque le dégout politique mène soit à la radicalisation soit à la léthargie.

Pour résumer, dans ces pays démocratiques il est constaté la défection citoyenne envers l’idéal démocratique construit  tout au long du XXe siècle (Wagner, Reis et Van Der Linden, 2016). Ces derniers  affirment que de « …nombreux citoyens ont cessé de croire que leur participation pouvait avoir un effet sur les politiques suivies et se détournent de la politique ou expriment leur mécontentement.. ».

Pour ainsi dire les régimes peuvent être démocratiques sans pour autant gouverner démocratiquement (Rosanvallon 2008, Winock 2015), car justement fonctionnant sous démocratie représentative (Dupuis-Déri, 2013).Il y a donc lieu de «démocratiser la démocratie» puisque les pères fondateurs n’avaient tout  simplement pas en tête la démocratie comme modèle lorsqu’ils ont jeté les bases du gouvernement représentatif.

Le constat est donc le même aussi bien pour les pays  développés et démocratiques que dans les pays vivant un marasme économique endémique et prônant une démocratie de façade (démocrature) comme l’Algérie. Leurs citoyens expriment  la rage anti système. Les premiers ne croyant plus aux promesses de leurs élites politiques, ces dernières sont accusées d’obéir aux diktats des multinationales et les lobbys industriels et financiers. Les seconds n’espérant plus voir leurs dictateurs parés d’habits institutionnels à façade démocratique instaurer une véritable démocratie  obéissant aux standards universels et améliorer la qualité de leur vie au quotidien.

Ils sont donc dissemblables, puisque les soubassements des revendications ne sont pas les mêmes ! Dans le premier cas on a affaire à la gestion des affaires politico-économiques et leurs conséquences sur le bien-être de la population. Cette dernière a été habituée à une prospérité durable du moins pour la classe moyenne et surtout infra-moyenne qui se voit menacée de précarité. Dans son dernier livre, No society, le géographe Christophe Guilluy« rend compte de l’impasse d’un système économique libéral qui, après avoir sacrifié les ouvriers et les paysans sur l’autel de la mondialisation, est en train de détruire les classes moyennes ».[7]

Dans le second cas, qui est celui de l’Algérie, la quête concerne  l’instauration de la démocratie comme projet de vie en société avec ses retombées de sécurité, justice impartiale, égalité devant la loi et protections des libertés des individus. Et par ricochet le développement économique inclusif. Il est utile de rappeler que ces retombées sont largement réalisées dans les pays à tradition démocratique depuis plus d’un demi-siècle. Toujours est-il que le mécontentement de part et d’autres peut tromper le bon sens analytique.

Comment dès lors  convaincre que la quête d’une véritable démocratie en Algérie est la clé d’une bonne gouvernance d’un pays alors que sa forme élective (représentative) est entrain de montrer ses limites dans ce village planétaire. Ou se trouve la solution puisque l’alternative à la meilleure façon de gouverner n’a pas encore vu le jour ?

John Dewey disait : « La démocratie n’est pas seulement une institution, c’est un mode de vie qui doit s’enrichir de la vie associative pour se renouveler ».Dewey parle bien de l’éveil constant de la société civile.

En conclusion, même dans les pays à tradition démocratique avérée, la quête de démocratie ne finit jamais, comme tout idéal, il faut tendre vers lui sans jamais atteindre sa perfection. Elle n’est autre que ce moment de (re)basculement historique d’un pays où les forces créatives à l’intérieur, des individus dotés de liberté se battent et convergent vers un schéma politique à (re)dessiner en vue d’une prouesse démocratique inédite ou rééditée. C’est ainsi que la démocratie est née, a survécu et ne cessera jamais de se voir injectée du sang neuf dans le système des idées qui l’ont vu émerger et comme moment d’apothéose de la civilisation humaine.

Nous croyons fort que cette quête sera également l’apanage  de ce « mhirakle » (nous avons osé la fusion de « miracle » et « hirak » pour en faire un néologisme décrivant la Silmiya cette extraordinaire révolution pacifique citoyenne en Algérie), qui n’a d’autre alternative que de jeter la bases d’un avenir librement choisi. La silmiya est la force du hirak car comme le souligne si bien l’économiste philosophe Friedrich Hayek dans son ouvrage phare : La constitution de la liberté : « aucune révolution violente n’est-elle à même d’accroître le respect de la loi ».

Le hirak n’étant autre que l’éveil spontané de la société qui se veut désormais civile. Un éveil sorti des tripes d’individus multiples et différents qui le composent et qui se désintéressaient de la politique jusque-là. Ils ne veulent plus de cette société civile fabriquée à partir de personnes choisies pour leur allégeance au détenteur du pouvoir en place. Au contraire, le hirak doit en être immunisé pour réussir sa prouesse démocratique qu’est la réforme radicale de l’exercice du pouvoir. L’Histoire des véritables démocraties nous enseigne que des erreurs ont été également commises en leur temps. La trajectoire de la démocratie n’a jamais été un long fleuve tranquille, il aura fallu une progression mentale des individus détenteurs du pouvoir afin de se fondre dans les idéaux de la démocratie. Marcel Otte[8] historien paléoanthropologue belge nous apprend que le moteur principal de notre longue évolution se cache dans notre système de pensée, dans la culture que nous construisons, et non pas dans la biologie ou dans les contraintes posées par l’environnement.

 

 

[1]Michel Winock : « Notre vie politiquen’est pas démocratique »ENTRETIEN paru dans le monde du vendredi 02 octobre 2015, p8

[2]Sur les167 pays figurant dans l’index, 89 semblent en 2017, s’être détériorés par rapport à 2016.

[3]Steven Pinkerest professeurde psychologieà l’université Harvard ,RobertMuggahest cofondateurde l’Igarapé Institute etde la SecDevFoundation.

[4]Islande : La « Révolution des Casseroles » et ses conséquences,  Silvia Swinden

https://www.pressenza.com/fr/2011/09/islande-x-la-xrevolution-des-casserolesx-et-ses-consequences/

[5]https://www.lemonde.fr/international/article/2019/05/20/la-grece-berceau-de-la-crise-democratique-en-europe_5464366_3210.html

[6] La question de la représentation est un champ d’étude très vaste que nous ne pouvons développer dans cet article.

[7]La précarisation des classes moyennes .Entretien avec Christophe Guilluy, propos recueillis par Nathalie Sarthou-Lajus dans Études 2018/12 (Décembre), pages 61 à 72.  https://www.cairn.info/revue-etudes-2018-12-page-61.htm.

 

[8]Marcel Otte, 2020, Somme-nous si différents des hommes préhistoriques ? Odile Jacib, 256p.

2 commentaires sur “Le « yetnahawgaa », une revendication universelle

  1. Excellent ! Merci Zoubida pour tes pensées positives qui redonnent courage.
    Un écrit qui prouve bien souvent la route est longue pour la démocratie.
    Merci d’avoir donné au Hirak la place qu’il mérite et de nous avoir éveillé sur beaucoup de phénomènes lies à la démocratie.

    1. Merci Akila pour ton retour, nous devons résister pour construire notre idéal de démocratie. Le débat d’idées est à même de favoriser le changement que nous voulons . Innover et actualiser nos connaissance en creusant un sillon d’espoir .

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