L’enseignement et le numérique : du présentiel au distanciel

Au cours du XXe siècle et au début du XXIe siècle, l’enseignement est chamboulé et démesuré par l’intrusion mirobolante des équipements multimédia/polymédia[1] (Cuq et Gruca, 2005 : 463), à l’image du microordinateur qui devient une sorte de « micro-ordinaire », du data show, de la tablette tactile… En effet, ces objets numériques développent une nouvelle conception d’enseignement-apprentissage et métamorphosent les pratiques enseignantes/apprenantes. Le rôle de l’enseignant n’est pas celui d’antan : il est tuteur, accompagnateur et partenaire au sens de soutenir et d’aider l’apprenant à surmonter les éventuels écueils rencontrés. Cette figure titulaire de l’enseignant supplante celle de dispensateur du savoir (le maître ou le transmetteur). Quant à l’apprenant, il est appelé à réaliser et à mettre en œuvre ses acquis en (télé)collaborant et en coopérant avec d’autres pairs : co-écrire, co-réaliser des tâches, co-agir… ces actes sont au cœur de la perspective co-actionnelle (Puren, 2013). La mise en place de ce processus d’interactivité[2] et d’autodidaxie consiste à développer l’autonomisation progressive de l’apprenant au cours de l’apprentissage.

Le passage remarquable de la médiation (rapport enseignant-savoir-apprenant)[3] à la médiatisation didactique (enseignant-outil numérique-apprenant)[4] change la modalité de l’enseignement dans la mesure où « la leçon » synchrone, qui se déroule dans un temps défini et un espace physique, devient le «  cours » asynchrone et différé.

La démocratisation de l’internet et la numérisation de l’enseignement exercent un impact considérable sur la relation éducative, que ce soit entre enseignant/apprenant ou apprenant/apprenant. Ce changement paradigmatique est inhérent aux questionnements majeurs comme « le statut de l’enseignant », « le rôle de l’apprenant », « l’asymétrie/dissymétrie relationnelle », « la modalité d’interaction/transaction ».

-Le statut de l’enseignant : dans la perspective du E-learning, l’enseignant n’est pas un simple exécutant et un « chef d’orchestre », comme il était dans la pédagogie traditionnelle, occupant le devant de la scène et imposant un mode d’apprentissage particulier, mais c’est un enseignant tuteur qui accompagne l’apprenant et qui intervient pour l’aider à surmonter les difficultés, en présentant un modèle étayant sur lequel prend appui l’apprenant pour réaliser ses tâches requises (référence à la fonction d’étayage et à la zone proximale de développement initiées par le psychologue russe Lev Semionovitch Vygotski).

-Le rôle de l’apprenant : l’apprenant est un sujet agissant, un collaborateur, un partenaire actif et acteur. C’est pourquoi, nous parlons, ces derniers temps, du métier de l’élève (cf. Perrenoud), dans la mesure où il est responsable explicitement du contrat didactique[5] et participant actif à la co-construction du savoir. Etant donné que la dimension psychosociologique est le moteur puissant de tout apprentissage : l’apprenant est plus actif devant un microordinateur qu’en classe devant ses homologues.

-De la relation dissymétrique à co-relation symétrique : la flexibilité et l’accessibilité de la nouvelle technologie et/ou la technologie nouvelle transforme l’axe vertical entre enseignant/apprenant en rapport horizontal et linéaire, où les acteurs éducatifs collaborent, se discutent les objectifs, se négocient, voire s’apprennent mutuellement, car aucune expérience n’est préalablement acquise et aucune situation d’apprentissage n’est identique à l’autre.

-La modalité d’interaction/transaction : la mise place d’un dispositif d’apprentissage en ligne tel que la plateforme Moodle inaugurée par l’écrasante majorité des universités permet le foisonnement d’échange, l’émancipation des contraintes psychologiques, la participation active, la disponibilité des cours grâce à sa modalité asynchrone…

Enfin, l’enseignement distantiel ou E-learning n’est pas proposé comme un substitut à            l’enseignement en présentiel ou une panacée, mais comme une pratique complémentaire et dialectique, en d’autres termes il est nécessaire d’appuyer la nouvelle technologie sur la nouvelle pédagogie et de maîtriser à bon escient toutes ses fonctionnalités, exigeant parfois une formation approfondie. Et c’est à l’aune de la nouvelle pédagogie que la nouvelle technologie doit être repensée, sans sombrer davantage dans une posture de technophilie et de technophobie. Comme l’affirme M. Lebrun : « Qu’on utilise en classe les outils technologiques pour continuer à faire la même chose qu’avant, le risque est très grand ! Comme je le dis toujours, quelqu’un qui utilise un aspirateur pour battre le tapis à l’ancienne, c’est ça le risque. »[6]

Youcef BACHA, doctorant et jeune chercheur en didactique des langues, en linguistique et en littérature française. Attaché au laboratoire de Didactique de la Langue et des Textes, Université de Ali Lounici-Blida 2 (Algérie).

Références bibliographiques

Christian Puren, De l’approche communicative à la perspective actionnelle : deux ruptures décisives. De l’approche communicative à la perspective actionnelle : deux ruptures décisives – Site de didactique des langues-cultures (christianpuren.com)

Jean-Pierre Cuq et Isabelle Gruca, Cours de didactique du français langue étrangère et seconde, Grenoble, PUG, 2005.

Marcel Lebrun, Les leçons à la maison et les devoirs en classe» «Les leçons à la maison et les devoirs en classe» (Marcel Lebrun, tehchnopédagogue) – Algérie Cultures (algeriecultures.com)

Philippe Perrenoud, Métier d’élève et métier d’enseignant dans une pédagogie différenciéePerrenoud – Métier d’élève et métier d’enseignant dans une pédagogie différenciée (unige.ch)

 

 

[1] On parle de polymédia lorsqu’il s’agit d’un usage de nombreux outils associés  dans une salle équipée qui a en commun la même organisation d’une autre salle. Tandis que le multimédia modifie la configuration de la salle, par exemple la pédagogie groupale et les tables rondes qui permettent le travail sur la « musculation » de la capacité cérébrale (développement de la métacognition », qui se diffère évidemment de la classe de la disposition de la classe traditionnelle.

[2] L’interactivité se distingue de l’interaction par son mode asynchrone et distanciel.

[3] Le triangle didactique fondé par Jean Houssaye en 1986 qui article trois pôles : Enseigner situé entre enseignant-savoir, apprendre situé entre élève-savoir,  former situé entre enseignant-élève.

[4] Voir la théorie d’activité ou interactionniste qui s’ancre dans les travaux  Vygotsky, Leont’ev, Davidov, Ilenkov,  Engeström et qui s’intéresse à l’activité humaine en contexte de production. Elle articule conjointement quatre dimensions : objet, sujet, outils, communauté.

[5] On doit l’introduction de ce concept à Guy Brousseau dans les années 80, qui désigne les attentes réciproques des élèves et du maître.

[6] Entretien avec le professeur Marcel LEBRUN, Educ recherche, n° 2, Oct-Nov-Déc 2011, p. 13.

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