M. Saïd Djabelkheir, les Évangélistes en Algérie et la refondation de la pensée d’Aristote

Deux récents faits sont survenus en Algérie qui interrogent une partie de nos institutions socio-intellectuelles, à savoir la pensée. Le premier fait est la fermeture, en 2006 de 12 lieux du culte protestant, principalement en Kabylie. Des fermetures qui se poursuivront jusqu’au mois d’octobre 2019, et les ministères de l’Intérieur et des Affaires religieuses entendent bien par l’acte de la mise sous-scellés, une simple question de non-conformité à la législation en vigueur et non une entrave à une liberté de pensée.

Le second fait est cette mise en examen, puis la présentation devant un tribunal civil, de l’islamologue algérien, Saïd Djabelkheir, fondateur du Cercle des Lumières pour la Pensée Libre (CLPL) et spécialiste du soufisme. Sept avocats et un universitaire se sont alliés dans une même plainte contre l’érudit en l’accusant d’avoir offensé les préceptes de l’Islam en niant « les paroles du prophète de l’Islam qui aurait conseillé à certaines tribus de boire de l’urine de chamelle à des fins thérapeutiques ». De même que M. Djabelkheir, dans l’une de ses publications, aurait considéré que « les contes coraniques relatés dans les sourates, comme celles qui relatait l’épopée de Nouh (Noé) est à considérer non comme un fait historique, mais bien une narration à dimension mythique ». Pour l’islamologue en question, les salafistes « considèrent que tout ce qui est raconté dans le Coran est bien l’Histoire avec un grand H. »

À travers la présente contribution, nous tenterons d’apporter quelques points de réflexion sur un phénomène tout à fait socio-historique qui a de tout temps traversé la Pensée humaine, celui de l’exclusion de la pensée de l’Autre. C’est certainement la réaction de l’avocate de M. Djabelkheir, qui nous incite à mener cette présente réflexion. Au tribunal, elle aurait avancé la pensée qui suit : « On se croirait au XIIe siècle ! Il nous manque Ibn-Rochd pour compléter le tableau ! ». La référence au XIIe siècle de l’ère chrétienne et au penseur et médecin andalou Ibn-Rochd, s’accumulent pour former une instance culturelle qui s’ajoute au discours juridique qui pourrait s’inscrire dans la manipulation, la réinterprétation et l’appropriation de faits et dires pour un contre-discours qui s’inscrit, lui, dans la réappropriation de la tradition séculaire.

Entre la voix de l’Un et celle de l’Autre, le débat et la réflexion ont dépassé et dépassent les seules instances officielles, juridiques ou publiques. En observant un peu mieux les deux cas de figures posés à la société algérienne ces derniers temps, il y a certainement lieu d’établir une sorte de jonction entre les deux évènements. La contestation à l’égard d’une forme de pensée religieuse est mise au ras du sol, alors qu’elle devait s’élever au niveau de la concertation, la réflexion et le débat d’idées.

Sanctionner un groupe ou une communauté pour avoir adhéré à une croyance d’idée, ici le rituel évangélique qui est une composante essentielle de l’Église protestante, découle un peu plus de cette campagne idéologique menée contre l’Évangélisation des peuples par les instances étatsuniennes, que d’une tentative d’exclure la foi de l’Autre. Les instances politiques nationales sont-elles tombées dans ce piège de la lutte des idées religieuses ? Leurs réflexions seront d’un grand intérêt socioculturel.

Nous remarquerons, par contre, qu’au sein de la communauté sociale, il y a cette volonté d’exclure la pensée de l’Autre qui pense le monde différemment. À certains égards, il y eu un développement d’attitudes qui tentent d’exclure tout ce qui apporte la contradiction dans la réflexion sous couvert d’une prétendue rationalité des faits historiques et religieux.

La mise à l’index d’un islamologue par les tenants de l’islam, pose une réelle problématique dans ce même mode de croyance, et ne cesse d’emplir de tels comportements vis-à-vis de l’ensemble des pays musulmans. Du Pacifique à l’Atlantique, des voix s’élèvent, volantes, tuent même, tous ceux et toutes celles qui ne font que réfléchir autrement. Ils se mettent face à ceux et celles qui ne font en fait, que reprendre les mêmes mécanismes d’une pensée philosophique nourrie, elle aussi, de préceptes religieuses issue de la pensée même d’Ibn-Rochd.

Que juge-t-on dans les faits ? L’homme ou sa pensée ? Au milieu de cette forme d’interdit de la libre pratique religieuse qui se lie à l’interdiction de la libre pensée, il y a une nette incursion de la phénoménologie de vouloir restructurer l’univers idéel en ajoutant une pincée de la sélection darwinienne de la nature et de la pensée. On s’interdit à l’humain d’être et de faire partie de la grande communauté des Humains et d’appartenir à l’ensemble de l’humanité.

Les deux exemples cités plus haut, forment en réalité un même contenu de pensée du même contenant  physique ou matériel. On fait appel au constant, au semblable, à la nécessité et au général. On interroge le mode de pensée qui suppose la consolidation d’une sorte d’ordre et de stabilité au sein d’une même société qui n’existe que dans la pensée. C’est exactement ce qui a existé dans l’ancienne société et à laquelle appartenait Ibn-Rochd, au XIIe siècle, sous le règne du IIIe Khalifa des Almohades, où nous relevons que dans ce mode de production féodalo-mercantile, l’État centralisé a réussi à créer une stabilité au sein de l’économie artisanale, une régularité des échanges sur le marché, un encadrement des relations sociales au sein même des institutions politiques, une organisation des enseignements et de l’éducation, etc. Ibn-Rochd fut l’un de ces régulateurs de cette ancienne société, avant d’en être exclu vers une société féodalo-pastorale. Il est assez difficile de s’installer au seul strapontin de la défense de la libre croyance et de celle de la libre réflexion. M. Djabelkheir pose problème à la libre réflexion même, en s’instaurant dans le fait religieux. Il veut installer son mode d’analyse sur les catégories logiques du type symétrique, du général et du nécessaire, qui appartiennent à une catégorie logique plus complète : celle de l’essence. Alors que les autres catégories du type, variable, spéciale et hasardeuse, appartiennent à un discours logique plus complexe : le phénomène. L’essence d’une pensée, n’est pas le phénomène en lui-même et extraire l’essence d’une chose appartenant au phénomène est la tâche de la connaissance philosophique et non de l’ordre du théologique.

Afin d’extraire cette essence, la contrôler et l’isoler,  la philosophie a eu recours à l’abstraction des phénomènes sensoriels de l’objet ou de la chose, c’est-à-dire en séparant l’essence, qui est censée être fixe, de toutes les connexions transitoires et inutiles mêmes, présent par le seul fait du hasard.

Le spécialiste du soufisme en Algérie, nous instaure dans son débat métaphysique alors que la science de l’ontologie ne recherche que l’Absolu, « out » comme ses détracteurs, mais ce débat ne conduit à aucune réponse qui puisse apaiser les esprits des grands penseurs. La métaphysique est totalement incapable de présenter le rapport entre l’essence d’une chose et son apparence. Elle ignore la résolution de la contradiction entre ce qui est perceptible par l’esprit et le phénomène de perceptibilité par le sens. Et pour cette raison, que le problème est à l’origine, un faux problème et qu’il ne peut donc avoir de solution que dans le contexte au sein duquel il a été placé et avec la manière dont il a été présenté.

Les deux faits auxquels l’Algérie a été soumise, semble être une énième manifestation d’une réapparition tardive du système philosophique qu’Aristote a construit en un ensemble de questionnement à travers lequel il a essayé de résoudre les contradictions qui tourmentaient l’ensemble des philosophies idéalistes (celles de Socrate te de Platon) et celle des matérialistes (Démocrite et Épicure), réussissant à dominer et durer plusieurs siècles, jusqu’à l’arrivée d’Ibn-Rochd. Le génie de ce dernier résidait dans sa découverte de la profonde erreur théorique sur laquelle reposait le système aristotélicien, une erreur qui se reflète dans la distinction faite par Aristote entre matière et forme. Selon lui, les choses matérielles sont sujettes à la disparition et à la dégradation, tandis que l’image demeure et est impérissable.

Pour Ibn-Rochd, la proposition du penseur hellénique de la relation entre la matière et la forme, sous la forme avec laquelle il l’a présentée, conduit inévitablement à l’explosion du système de pensée aristotélicien de l’intérieur et que ce système proposé par l’auteur de la Poétique est structurellement sujette à deux interprétations contradictoires : la première, idéaliste et la seconde, matérialiste. Rejoignant en fait, ce qui a été déjà dit auparavant. Vingt-sept ans seulement s’étaient écoulés depuis la mort d’Ibn-Rochd dans son exil marocain, Thomas d’Aquin allait mener une campagne d’idéalisation de la philosophie d’Aristote en incorporant la pensée grecque à celle de la théologie chrétienne, c’est ce que tente de faire M. Djabelkheir 823 ans après la mort d’Ibn-Rochd, transformant une pensée philosophique bien humaine en idéologie officielle de l’Église catholique  en plein être essor féodal européen.

La philosophie d’Ibn-Rochd était foncièrement matérialiste et une pensée bien menaçante en direction du conservatisme idéologique et religieux répandu au sein de l’Église catholique, elle s’est exposée à une large campagne de diffamation et de restriction dans les pays européens, notamment en Italie. L’interprétation idéaliste que Thomas d’Aquin a donnée à la philosophie d’Aristote était basée sur son combat contre l’interprétation matérialiste du même Aristote, par Ibn-Rochd. Philosophie conservatrice d’Aquin et philosophie critique d’Ibn-Rochd ont mené une violente lutte intellectuelle et philosophique en pleine pré-Renaissance de l’Europe occidentale.

Avec l’apparition du mode de production capitaliste en Europe, préparant le terrain à l’émergence de l’ère de la Renaissance, au sein de laquelle la bourgeoisie avait ressenti le besoin d’avoir ses propres penseurs de classe, elle entreprit la tâche d’évangéliser et de défendre le nouveau système, qui se fondait sur l’opposition au système féodal encore dominant. Les armes de la critique théorique et philosophique qui étaient disponibles, et avec lesquelles le penseur bourgeois de la Renaissance allait mener sa lutte de classe contre le féodalisme et son église, sont les armes de la pensée d’Ibn-Rochd.

 

La plupart des penseurs avancés de la Renaissance s’aligneront sur l’interprétation que donnait  Ibn-Rochd à la pensée d’Aristote, en adoptant ses principes et ses idées dans la lutte contre la philosophie de Thomas d’Aquin, cette expression religieuse de la féodalité religieuse. La pensée d’Ibn-Rochd devint le point de départ du rationalisme européen moderne. Mais actuellement, certains penseurs bourgeois occidentaux sous-estiment les contributions du pendeur andalous à l’histoire de la philosophie humaine, pour ses défenseurs de l’eurocentrisme, toutes les contributions d’Ibn-Rochd se limitent à son « explication » de la philosophie d’Aristote. Le terme explication signifie, la démystification des idées et des concepts philosophiques aristotéliciens complexes. Dans une Europe dominée par l’ignorance et l’analphabétisme, les contributions d’Ibn-Rochd allaient bien entendu au-delà du rôle de l’explication. La pensée d’Ibn-Rochd transcendait historiquement la philosophie d’Aristote, qui croyait à la possibilité de réconcilier et d’unifier l’idéal et les directions matérialistes de la philosophie.

Le point de départ de l’argument d’Ibn-Rochd était la critique de la thèse principale sur laquelle reposait le système d’Aristote, qui distinguait qualitativement entre la forme et la matière. Ce rapport entre l’image et la matière, que la philosophie aristotélicienne emportait depuis sa création, était le germe qui a pris vie au sein du système d’Aristote. Ibn-Rochd, faisait détruire le caractère syncrétique de ce système, en ouvrant la voie matérielle à la pensée philosophique. Thomas d’Aquin, donnait le coup de grâce au syncrétisme d’Aristote, en forgeant son chemin vers l’idée du parfait.

Les lignes qui précédent suffisent certainement, à illustrer notre réalité intellectuelle qui ne cesse de reproduire et cela depuis la fin du XXe siècle, les vieux réflexes culturelles et les édifiés comme s’ils étaient des vérités absolus.  Les actions citées plus haut, démontrent toute la difficulté, pour notre société, à s’intégrer dans la culture de la logique d’Ibn-Rochd qui raisonnait  Pensée et Foi dans un même univers d’harmonie. Nous nous sentons bien dans notre peau à ne réfléchir qu’avec la simple mécanique du superficiel et du superflu.

L’avancée de l’Évangélisme en Algérie et la désignation d’un Djabelkheir  en « homme de Lumières », prouvent une fois de plus, que nous sommes bien en réel décalage avec le fuseau intellectuel du monde, un monde qui a rompu avec la fixité et l’inertie. Ceux qui ont été Évangélisés et ceux qui les combattent, ne se rendent pas compte qu’ils ont la  même lecture de l’Arch de Noé et qu’ils croient fortement au déluge qui sauva l’humanité d’une précoce disparition. Mais l’absence et le rejet collectif de la culture rationnelle, ne permettent pas  de savoir que dans les quatre coins du monde, les géographes, géologues, archéologues, paléoanthropologues, anthropologues, les bâtisseurs de navires, navigateurs et historiens se sont penchés dans la raison des sciences afin d’élucider les épopées Bibliques et Coraniques en l’absence du musulman d’Algérie et d’ailleurs.

Djabelkheir et les Évangélistes algériens n’ont jamais pris la peine, ne serait-ce qu’un instant, de lire le sociologue libanais Khalil Ahmed Khalil et son ouvrage L’objet du mythe dans la pensée arabe (1973), ni l’ethnologue Youssef Chalhat, signant Josef Chalhoud cet autre Libanais qui fut membre de l’équipe de Claude Lévi-Strauss chargé de l’anthropologie du monde arabe et qui raisonne dans « l’école » d’Al-Fârâbî.

Nous avançons bellement en arrière, tout en cultivant les gestes de l’ignorance par paresse intellectuelle et amour de l’insignifiant.

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