Pour Said Djabelkhir : contre l’Inquisition islamiste

L’artiste se forge dans cet aller retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.

Le rôle de l’écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent.

Albert Camus, Discours de Suède, 1957.

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Il y a maintenant huit siècles, un brasier s’est déclenché en « terre d’islam » : ce brasier s’appelle Ibn Taymiyya (1263-1328). Ce théologien et jurisconsulte musulman, austère et sans aucune originalité intellectuelle, a pleinement participé à l’instauration de l’idéologie du désert arabéen comme horizon indépassable pour tous ceux qui veulent êtres de « vrais musulmans ». En quoi consiste son idéologie ? A raser, puis brûler, tout ce qui ne corrobore pas avec sa vision du monde et de l’islam. C’est ainsi que cet esprit sectaire a joué un grand rôle dans la délégitimation et l’occultation de tous les philosophes musulmans qui prônaient une attitude éclairée, une attitude des Lumières, vis-à-vis de la « Révélation Divine ». Avec Ibn Taymiyya, appelé « savant » par les islamistes, Al-Farabi, Ibn Roshd, Ibn Arabi et beaucoup d’autres sont relégués au statut d’ « innovateur », voire d’ « hérétique ». La philosophie est enterrée et la pensée est devenue répétition de répétition  de hadiths et de versets.

 

Le littéralisme : la vitamine des crédules

Le brasier du littéralisme, donc de l’obscurantisme, allumé au XIIIe siècle de notre ère, n’est pas encore éteint. Il continue à brûler, et donc à désertifier, l’esprit de beaucoup de gens en « terre d’islam ». Par le feu gigantesque qu’il a allumé, Ibn Taymiyya a fécondé beaucoup de terres, jusqu’à là « arides ». Ses enfants sont d’un nombre considérable aujourd’hui. Ils sont même présents au sein des facultés algériennes. Certains charlatans, appelés pudiquement « professeurs », je préfère dire « douktours », enseignent ou, plus précisément, prêchent, que « celui qui a conçu le drapeau amazigh est un agent du Mossad », que « la langue amazigh est une création des Pères Blancs français », que « la terre est plate », que « les conquêtes arabes en Afrique du Nord ont sauvé les peuples amazighs de la barbarie » …. Et j’en passe et des meilleurs.

Aujourd’hui, c’est ces mêmes enfants spirituels d’Ibn Taymiyya et, de surcroît, du désert arabéen, qui traînent Saïd Djabelkhir devant les tribunaux. Pourquoi ? Tout simplement, Saïd Djabelkhir est, sauf exagération de ma part, l’un des seuls islamologues algériens libre d’esprit. Un islamologue maniant à la fois, et avec excellence, l’arabe, le français et le berbère, en plus de sa compétence en matière d’islamologie. Un islamologue sans complexe et d’une compétence rare. Il ne porte pas en lui le « péché originel » de l’ « arabo-musulman » paranoïde qui veut être « plus arabe » que les bédouins d’Arabie, et « plus musulman » que le Prophète Muhammad lui-même. C’est un islamologue qui traite le corpus islamique avec les outils de la méthode historico-critique : méthode utilisée par l’ensemble des universitaires qui aspirent à produire un travail scientifique.

Mais en quoi consiste l’affaire Djabelkhir ? Une horde primitive, pour reprendre une expression de Freud ; un groupe d’illuminés de l’arrière-monde, pour reprendre aussi une expression de Dostoïevski, a porté plainte contre l’islamologue fondateur du « Cercle des Lumières pour la pensée libre », au tribunal de Sidi M’hamed. Pour quelle raison ? Cette horde primitive, portant en sa poche l’islam comme objet fétiche, composée d’un « professeur universitaire » et d’un groupe d’ « avocats », plaignants et avocats au même temps, nous rapporte Mehdi Mehenni dans le quotidien Liberté, a déposé une plainte contre Saïd Djabelkhir pour le motif d’ « offense à l’islam ». Sans mépris aucun, l’esprit moyenâgeux, dans son volet le plus décadent, a de beaux jours devant lui, en Algérie, avec cette engeance d’ « universitaires » et d’ « avocats ». Comment peut-on accepter cela en 2021 ? Comment peut-on tolérer qu’après dix années sanglantes de guerres civiles (au Nom de Dieu et de la Nation), après des années de léthargie sous Bouteflika, après deux années de mobilisation citoyenne et démocrate autour du Hirak, qu’un citoyen algérien, démocrate et éclairé, se fasse lynché et livré à la vindicte populaire pour le simple fait d’avoir proposé, au grand public, un travail d’idée, un espace de débat qui vise à décloisonner les esprits et à défaire les dogmes figés, hostiles à tout progrès social, démocratique et scientifique.

Révoltons-nous contre cet acte de barbarie. Car la barbarie réside dans l’absence et l’interdiction de la pensée, dans l’excommunication de l’esprit critique.

Le spectre des illusions religieuses

Mais au fond, que veut dire une « offense à l’islam » ? Naturellement, dès qu’il s’agit de questions religieuses, les « avocats de Dieu » n’hésitent pas de se rendre coupables, pour la « bonne cause », de toutes les malhonnêtetés, de toutes les mauvaises habitudes « intellectuelles » – je veux dire anti-intellectuelles – possibles. La plainte déposée contre Saïd Djabelkhir n’est ni une erreur, ni une faute d’appréciation ; elle repose fondamentalement sur une illusion religieuse, au sens freudien du terme. Par le dépôt de leur plainte, ces illuminés de l’arrière-monde « croient servir la cause de leur Dieu » : je dis explicitement « leur Dieu », car ils ne rendent pas culte et révérence au Dieu des musulmans, dont fait partie Saïd Djabelkhir, mais, contre toute attente, ils rendent culte et révérence à un dieu fétiche, chimérique, qu’ils croient être le véritable « Dieu », « leur Dieu ».

Dans L’Avenir d’une illusion, Freud évoque le problème des croyances illusoires et écrit ceci : « Nous appelons donc une croyance illusion lorsque, dans sa motivation, c’est l’accomplissement d’un désir qui s’impose en premier lieu ; et dans ce cas nous faisons abstraction de la réalité, de la même façon que l’illusion elle-même renonce à ses accréditations »[1]. L’illusion religieuse est une contre-réalité. Le réel est un mur que le désir illusoire ne peut guère franchir.

Les plaignants contre Saïd Djabelkhir se moquent éperdument de son travail scientifique, de ses idées, de son projet pour la société et les générations futures. Les démarches intellectuelles et scientifiques ne les intéressent point. En revanche, leur centre d’intérêt, leur objet fétiche, c’est le « péché » et le « blasphème ». Pis encore, il n’est même pas nécessaire qu’une personne soit « pécheresse » ou « blasphématrice » : il suffit qu’ils la soupçonnent de « péché » ou de « blasphème » pour qu’elle le soit, « réellement ». Parce que leur « réalité » est croyance et illusion religieuse. Pour guérir ces illusions et les errances dogmatiques qu’elles engendrent, Freud propose, seulement et uniquement, le travail scientifique : « Mais le travail scientifique est pour nous la seule voie qui puisse nous mener à la connaissance de la réalité qui nous est extérieure. C’est, encore une fois, une illusion que d’attendre quelque chose de l’intuition et de la plongée au fond de nous-mêmes ; elles ne peuvent nous donner rien d’autre que des révélations – difficiles à interpréter – sur la vie propre de notre âme, mais jamais des informations sur les questions auxquelles la doctrine religieuse trouve si facilement des réponses »[2]. Porter plainte contre un esprit libre et démocrate, c’est aussi une « atteinte à la raison », un « sacrilège » à l’encontre de la connaissance, une condamnation arbitraire de ceux qui, armés par la devise des Lumières, osent savoir.

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Comment ne pas conclure avec Albert Camus ? Lui qui a magistralement diagnostiqué la bêtise, dans une courte phrase, simple et chargé de sens. Le sens y déborde même : « La bêtise insiste toujours ». La bêtise, c’est aussi une sangsue collée aux veines de tous les Saïd Djabelkhir. Elle ne se cantonne point au seul stade de l’insistance. Souvent, elle se met à « penser » : elle se rend même au tribunal pour « défendre Dieu et Sa Religion Révélée », contre ceux qui osent savoir.

Le désert arabéen a pour ambition de rendre les « bons croyants », comme ceux qui ont posé plainte contre Saïd Djabelkhir, heureux : par conséquent, il ment. La joie dans l’illusion est une sorte de paranoïa. Ainsi est l’aspiration ultime de l’islamisme pétro-wahhabite : rendre malade l’ensemble des musulmans, car les sectes ont besoin de malades pour fortifier leurs rangs.

Ô algériens démocrates et libres d’esprit, levons nous, ensemble, contre ces néo-inquisiteurs qui veulent faire de NOUS des wahabo-salafistes.

[1] Freud, L’Avenir d’une illusion, trad. Dorian Astor, Paris, G. Flammarion, 2011, p. 123-124.

[2] Ibid., p. 124.

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