Si tu veux construire un beau pays, fais aimer aux enfants la littérature jeunesse ! (1ère partie)

Ce sont aussi les livres de littérature jeunesse qui fabriquent des hommes qui  changent et propulsent l’histoire. C’est Einstein lui-même qui disait ceci : « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents lisez-leur des contes de fées. Si vous voulez qu’ils soient plus intelligents, lisez-leur plus de contes de fées. »

 

Il existe un pays où les gens ne parlent presque pas. C’est le pays de la grande fabrique de mots. Dans cet étrange pays, il faut acheter les mots et les avaler pour pouvoir les prononcer…

Ainsi commençait l’auteure Agnès de Lestrade son album jeunesse magnifiquement illustré par Valeria Docampo, La grande fabrique de mots. Quelques phrases et nous empruntons déjà le tapis volant du langage en direction du royaume de l’imaginaire. Des contrées inconnues comme des gâteries pour l’âme.

Je me souviens, enfant, que la maison du feu était reliée dans nos têtes aux contes. Aux histoires que détissait grand-mère chaque nuit alors que le feu léchait succulemment la souche et que le silence était de ceux qui fécondaient tous les ors.

Il n’y a rien de plus efficace pour ouvrir les écluses de l’imagination dans la tête d’un mioche que la littérature jeunesse. L’enfant est dans son prolongement pour philosopher le vivant. Imaginer un univers de possibles. On croit d’ailleurs que la philosophie est originaire de l’enfance ; de la singulière géographie dont l’espace-temps échappe aux visions communes. Ses questions puisent davantage dans la nature que dans la culture.

Pour ainsi dire, l’enfant conçoit l’univers affranchi de ses frontières culturelles et idéologiques imposées par l’adulte ; il s’élève au-dessus du préjugé culturel. Il ne se pose pas la question si son interrogation est  inconvenante, inutile, incommode.

Les étoiles sont-elles des trous qui ouvrent la nuit sur un monde d’or lointain? Et si la pluie était des cordes pour escalader le ciel ? Que dit le ruisseau quand il passe à côté de la maison ? Les dessins animés habitent-ils sous terre? Le sentiment est-il un feu allumé dans une grotte intérieure ? Le jour marche-t-il quotidiennement vers la nuit et inversement pour la nuit ?…

Des comment à foison, des pourquoi à l’envi, des quoi… qui se bousculent dans la tête tel un troupeau de chevaux agités. Il n’y a d’ailleurs pas que la philosophie qui est originaire de là, mais la physique aussi. Peut-être. Les mathématiques. L’astronomie n’est-elle pas d’abord l’étonnement d’un chérubin devant une étoile, un astre, une leueur dans la nuit… ?  Il n’y a rien que l’enfant ne se sente le droit d’interroger.

Machahu tellem chaho, Amachahu, Amachahou, Kan ya makan… Enfant, homme, femme, vieux ou vieille, tous, nous avons en nous, dans nos sables abyssaux, l’écho de ces mots qui remontent dans la mémoire l’insouciance des temps heureux, le monde perdu comme un métal précieux qui survit dans le souvenir.  Jadis, le monde nous était beau, grand, facile, heureux, convivial, tolérant…

Des livres qui façonnent l’imaginaire

Certains anthropologues avancent l’idée que nous, les humains, sommes devenus des êtres sociaux probablement après la découverte du feu et notre passage de la nourriture «crue» à la nourriture «cuite». Assis autour du foyer vigoureux, alors qu’ils guettaient la cuisson de la viande sur la braise, nos ancêtres découvraient la magie de l’échange, l’importance du partage ; ils inventaient des histoires pour peupler l’attente,  raisonner le mystère qui les cernait de partout ; ils s’enquéraient ainsi du monde, s’informaient des techniques nouvelles pour chasser le gibier, cueillir les fruits. En somme, ils déchiffraient les secrets du monde, ils socialisaient, se délestaient de l’être exclusivement naturel en eux, et s’élevaient pas à pas vers la pensée symbolique, vers la culture, vers la réflexion d’un vivre-ensemble qui ne se contente plus de la stricte famille. Ils pouvaient désormais représenter de moult façons leurs idées. Et la fiction ou l’histoire devenait de plus en plus un outil non seulement pour imaginer et habiter le temps qui passe, mais aussi pour s’approprier le pouvoir et la puissance. Les dominants sont ceux qui allaient bientôt avoir le plus d’histoires à dire et à transmettre pour « construire» une appartenance commune à l’origine de grandes civilisations, de grands pays ou États plus tard. Les fictions et les histoires en général vont être d’autant plus puissantes qu’elles vont dans une certaine mesure « préméditer» nos pensées présentes.

Nos ancêtres venaient d’inventer la littérature, du moins dans ses formes premières. Ils contaient pour instruire la mémoire du groupe, édifier de plus en plus une mémoire collective que se partageront des tribus, des villages, des villes, des peuples, des nations, des continents ; une mémoire de l’oralité d’abord, fixée sur des supports écrits ensuite, afin qu’elle soit à la disposition d’un plus grand nombre d’êtres humains.

Notre maîtrise du feu a raisonné notre peur des espaces infinis, des bêtes féroces encore inconnues, et a affûté l’être social en nous. Et de la première inter-humanité pour ainsi dire sont nés les mythes «fondationnels», l’histoire de l’ancêtre premier et fondateur, parée et mythifiée ; le conte que l’on se transmet comme un héritage précieux ; et puis, longtemps plus tard, les livres, grâce à l’écriture, pour que les hommes n’oublient plus.

Le propos ici n’est pas tant de débattre scientifiquement sur l’histoire de la littérature, du langage ou de l’écriture, mais d’essayer de comprendre comment « une histoire», aussi abracadabrantesque soit-elle,  forge la pensée du groupe, d’une communauté, d’un peuple ou d’une nation ; comment le livre prédestine dans une certaine mesure l’avenir des hommes et des femmes. Les livres sacrés par exemple ont instruit une humanité faite de blocs distincts ! Du reste, comment serait notre monde sans L’illiade d’Homère et son Odyssée ? Le langage même que nous disons, les concepts scientifiques pour nous expliquer le monde, les outils de notre communication puisent encore dans l’imaginaire hellénique. Quand nous disons par exemple chronique, chronologique, top chrono, on fait appel au dieu du temps chez les Grecs. On n’oublie presque qu’à chaque fois que nous disons éolienne, nous évoquons le dieu du vent ; démocratie, bureaucratie… Comment serait-on sans l’imaginaire universel puisé dans les Mille et une nuits, avec ses lampes magiques, ses grottes rocheuses qu’ouvrent des mots, ses génies qui exhaussent les vœux les plus invraisemblables. On ne peut plus échapper à ce capital symbolique qui a modelé notre regard, nourri jusqu’aux plus simples sonorités notre langage, notre façon d’appréhender le monde ; il a élevé dans nos têtes des références indéracinables…

Des livres pour enfants devenus des références pour des nations

La bande dessinée, Astérix, de René Goscinny et Albert Uderzo est un exemple instructif de l’impact d’un livre jeunesse sur l’imaginaire de tout un pays, voire de tout un monde. Encore que l’histoire soit inventée de toutes pièces, même si les héros de la bande dessinée évoluent cependant dans des contextes historiques différents, la figure du Gaulois courageux, généreux et intraitable est dans la tête de chaque Français. Goscinny et Uderzo étaient à des lieues de réaliser que les péripéties et tribulations de leurs héros livresques allaient s’inviter jusque dans le discours politique, culturel et idéologique de toute une nation comme moyen de renforcement du sentiment d’appartenance à une patrie ; à un pays à l’image du village des irréductibles gaulois qui résistent encore et encore contre les armées conquérantes de Rome.

Tintin, le personnage à la célèbre houppette d’Hergé, est pareillement indissociable d’une manière d’être et de paraitre. Le monde entier connaitra la Belgique grâce à la bande dessinée. Le courage, la loyauté, l’intelligence ou encore l’intuition du jeune reporter établissent dans nos têtes l’idée d’une vision du monde, de certaines valeurs propres aux Belges ; d’autant plus que les bandes dessinées apparaissent dans le contexte d’une Belgique coloniale dont la prétention était de « civiliser » les barbares !

Le pays de la bande dessinée est un exemple parfait de l’importance de la littérature jeunesse pour édifier une appartenance singulière. Hergé avec Tintin, Morris avec Lucky Luck, Peyo avec Les schtroumfs, Jean Roba avec Boule et Bill et la liste est encore longue de bédéistes belges, ont imposé une certaine image de leur pays à l’humanité.

Plus récemment, une littérature jeunesse élogieuse du héros surhumain, à l’instar de l’homme araignée, (Spiderman), Superman, Les Avengers, envahit les écrans du monde– aussi bien culturellement  que par l’industrie qui y est rattachée. Les stratèges des États puissants comme les USA comprennent que la conquête des marchés et des cœurs se fait aussi par le cœur et la tête des enfants.

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