Si tu veux construire un beau pays, fais aimer aux enfants la littérature jeunesse ! (2e partie)

Du conte au livre de littérature jeunesse

La figure tutélaire de la grand-mère et du grand père chez les Kabyles et les Berbères en général, sans doute aussi dans beaucoup d’autres cultures dont la transmission est ou était essentiellement orale, est étroitement liée au conte, à l’imaginaire, à l’histoire dite d’une voix suave, une veillée nocturne durant, autour d’un feu qui empourpre les visages, met de l’or et de l’eau les yeux. C’est comme si les histoires que déroule l’aïeul dans pareilles circonstances sont plus susceptibles de livrer le miel de l’imaginaire. Il n’y a pratiquement pas un Kabyle qui n’ait dans sa tête de ce genre de souvenirs.

Amachachu… Que mon conte se déroule comme un fil… Autrefois vivaient un homme et une femme qui avaient deux enfants, un garçon et une fille, qui étaient comme lune et soleil.

Ainsi commençait souvent le conte autour du feu, alors que nous étions accrochés à la voix et aux yeux de la conteuse ou du conteur comme à un bateau qui appareille vers des contrées lointaines, aussi enchanteresses les unes les autres. Et quand se terminait l’histoire avec la formule magique du genre, Ce conte je l’ai conté à des seigneurs, nous avions l’impression de redescendre sur terre après une virée fantastique vers un monde beau ou triomphent toujours la grâce, l’humilité, la bonté et la générosité. L’ancêtre éduquait à la tolérance, à l’amour, au partage…

À bien des égards, la maison ou la chambre du foyer était une école, la fenêtre du voyage par le conte, par l’allégorie et la métaphore. La voix de grand-père ou de grand-mère est le livre oral qui nous rapportait le monde. Nous avons tous en nous, ancrés dans la roche de la mémoire, La vache des orphelins ; Anzar, le dieu de la pluie ; Loundja ; Le chêne de l’ogre ; Souviens-toi ramier…

La littérature jeunesse dont le conte est l’une des manifestations les plus anciennes construit l’imaginaire des peuples. La puissance de la civilisation arabo-musulmane jadis venait aussi de sa grande production littéraire en langue arabe. Elle a imposé au monde d’alors son monde merveilleux, ses contes, son imaginaire. L’histoire est ainsi faire ; ce sont les puissants qui la font et défont. Quand on pense à la censure que subit encore une œuvre aussi monumentale que Les mille et une nuits, on comprend pourquoi l’arriération du monde dit d’islam.

D’ailleurs, quels sont aujourd’hui les contes les plus connus lus et écoutés au monde ? Les contes des Frères Grimm, dont Blanche-Neige, Le Petit Chaperon Rouge, Hansel et Gretel, Raiponce, Cendrillon, La Belle au bois dormant, et les contes de Charles Perreault, avec parmi les plus connus Le Petit Poucet, Le Chat botté, La Barbe bleue, Peau d’âne… ont tout simplement participé à asseoir la domination occidentale dans le monde entier pendant que nos sociétés en sont encore à pinailler sur le licite ou l’illicite du dessin, le halal et le haram de reproduire des images, d’écrire sur certaines choses comme sur les dieux antiques…

Les auteurs Charles Perreault et les Frères Grimm, ou de La Fontaine avec ses célèbres fables animalières, n’ont fait en vérité que recueillir des contes ou des histoires déjà existantes, transmises au fil du temps. Dans le cas de de La Fontaine, la plupart de ses fables sont inspirées d’Ésope et plusieurs autres de Kalila et Dimna d’Ibn Al-Muquaffa. Pourtant, alors que l’Occident a fait de sa mémoire une industrie pour l’imposer au monde entier, nos contes et nos histoires, bref, notre mémoire, peine à s’accrocher à l’histoire et pour cause, nous n’écrivons pas nos histoires, nous ne chantons pas nos contes, nous n’en faisons pas des films, des bandes dessinées, des albums ou des romans jeunesse.

Grace à cette littérature jeunesse, l’homme occidental se sent appartenir aussi bien au continent américain qu’européen. Bien mieux, il en a inventé un monde dont l’espace ne se limite plus aux chrétiens : le monde judéo-chrétien. L’histoire ou la mémoire des autres peuples ne sont cités que comme un monde à part, dont la nostalgie évoque une certaine idée des origines.

Tiré à plus de 145 millions d’exemplaires et traduit en 361 langues, Le petit prince d’Antoine de St-Exupéry est le livre le plus traduit au monde après la Bible et sans doute parmi les deux ou les trois livres les plus lus de l’histoire. Le roman destinée aux jeunes est une œuvre aussi universelle que française. Le texte du célèbre aviateur qui relate la rencontre invraisemblable avec un enfant venu d’une petite planète, Le Petit prince, et les histoires qu’il va lui rapporter, a fait imaginer des centaines de millions de gens dans le monde, voire des milliards s’il l’on rajoute le cinéma, les articles, les documentaires, les documents sonores pour la diffusion. C’est une certaine idée de la France qui y est véhiculée aussi. La fameuse requête Dessine-moi un mouton !  est dans toutes les têtes !

Certains contes berbères seraient peut-être aujourd’hui disparus s’ils n’avaient pas été sauvés de l’oubli par des missionnaires, des Occidentaux comme le célèbre anthropologue allemand Léo Frobenius à qui nous devons Les contes kabyles, plusieurs tomes où il a recueilli une grande variété de contes d’un peuple dont il disait être sans doute parmi les meilleurs au monde à conter des histoires. 

La littérature jeunesse en Amérique du nord : un genre particulier

J’ai rencontré en 2017, lors du salon de livre de Montréal, l’écrivain, essayiste et professeur universitaire italo-helvético-canadien Vittorio Vinicio Giuseppe Frigerio, avec qui j’ai eu la chance d’animer une conférence, à la sortie de mon deuxième roman, La république de l’abîme, et lui, de la sortie de son roman Révolution ! en présence de l’écrivaine Jocelyne Mallet-Parent pour son roman, Basculer dans l’enfer. Après la conférence, discutant de tout et de rien, nous en sommes venus à la littérature jeunesse. En Suisse, Allemand et Canadien, en spécialiste de la littérature française du 19e siècle,  mais aussi en connaisseur de l’Europe en général, il fit la remarque suivante dont il disait à peu près ceci : « Avant que je connaisse le Canada, je ne savais pas qu’ici on distingue la littérature pour adultes de la littérature jeunesse. En Europe, je n’ai pas rencontré de librairies où la littérature jeunesse est dans un rayon, celle pour adultes dans un autre. Je veux dire que ce n’est pas aussi distingué.» Et il avait raison. Je ne me souviens pas non plus que j’aie vu à Paris ou à Marseille cette distinction nette et précise entre les livres destinés pour les adultes et ceux pour les enfants et les adolescents.

Au Canada comme dans toute l’Amérique du nord, du moins aux États-Unis, la littérature jeunesse occupe une grande place dans l’imaginaire. Elle a ses spécialistes, ses critiques, ses éditions propres, son industrie, son espace de diffusion. Étant enseignant, je puis dire que l’école par exemple est l’un des espaces de diffusion massive des bandes dessinées, des albums et romans jeunesse. Chaque élève, de milieu modeste comme aisé, a accès dans son école à une très grande variété de livres jeunesse, aux meilleurs auteurs du genre en Amérique du nord comme dans le monde entier. Les apprentissages des enfants sont fondés aussi sur la littérature jeunesse. Somme toute, on construit des peuples qui lisent, qui écrivent, imaginent, créent et dont les références imaginaires sont bien bâties. Ici, on a compris que le socle de la citoyenneté est aussi dans les livres jeunesse.

Au Québec, unique région officiellement – et uniquement –   francophone au Canada,  où est installée la plus grande communauté algérienne des Amériques, à l’instar du reste de l’Amérique du nord, la différenciation entre la littérature destinée aux adultes et celle destinée aux plus jeunes est partout visible. La production littéraire du genre est d’autant plus riche qu’à elle seule elle constitue un monde à part. Encore mieux, le Québec, pour se distinguer du reste du Canada et de l’Amérique anglophone, alimente son appartenance et la renforce par une littérature jeunesse propre aux Québécois. Les personnages mythiques ou historiques nés pendant la Nouvelle France ou après nourrissent la singularité historico-socio-culturelle du Québec via les livres destinés aux enfants et aux adolescents.

Comme il fait noir… Pas de lunes pas d’étoiles! Une vraie nuit de loup-garou, De marchand de sable, de… de BONHOMME SEPT HEURES. Comme le soir où Cloclo Tremblay l’a vu, lui, le BONHOMME SEPT HEURES. Oui, oui, Cloclo Tremblay l’a vu, de ses propres yeux vu… avec son nez crochu, son corps velu et son bonnet à cornes d’où pendait deux fois le chiffre sept. Moi, je suis sûre que le BONHOMME SEPT HEURES N’est pas comme ça. Même que je suis certaine qu’il est pire que ça…

 

Ce sont là les premières pages de l’album jeunesse L’Hiver ou le bonhomme Sept Heures de Ginette Anfousse, reprenant l’histoire connue chez les francophones du Québec. C’est pour éduquer, instruire, apprendre ; mais c’est aussi et surtout pour perpétuer la mémoire d’un peuple, nourrir l’appartenance commune à un espace-temps.

Souvent, lorsque je raconte cette histoire aux élèves, en y mettant un peu de théâtralité, élevant le ton tantôt, le baissant d’autres fois, imitant les sons de la nature ou des animaux à certains endroits, le silence coupant, les enfants ont leurs yeux plein d’étoiles. Les spécialistes ont découvert que conter en y mettant la gestuelle idoine, la voix dramatique changeant au gré des péripéties est incroyablement efficace comme stratégie  afin que les enfants retiennent et apprennent. On peut y mettre des mathématiques, de la langue, de la science, de l’histoire… D’ailleurs, L’Hiver ou le Bonhomme-Sept Heures est un livre qu’utilisent bien des enseignants pour apprendre l’heure aux jeunes élèves. C’est que les enfants apprennent en s’amusant, sans se rendre compte qu’ils sont dans une situation d’apprentissage structurée.

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