Sidi Poitier, le taleb de la Redoute

Il n’y a pas si longtemps, le métier de « taleb » était une profession libérale très demandée, tant elle procurait à celui qui l’exerçait de la considération auprès de ses pairs et des privilèges auprès de ses obligés. Nous baisions la main de Si-Hocine qui officiait dans notre quartier de la Redoute quand nous le croisions dans la rue et nos parents se saignaient aux quatre veines pour lui assurer une rémunération sonnante et trébuchante, majorée, en dépit de la guerre et de la pauvreté qui sévissaient, d’un tas de réjouissances comprenant gâteaux, thé, rafraîchissements et autres sucreries, des dépenses toutes plus ruineuses les unes que les autres.

On lui donnait du Sidi (maître ou seigneur, c’était selon) quand on s’adressait à lui : Sidi en arrivant, Sidi en partant, Sidi pour réclamer son attention, Sidi pour se plaindre, … et finalement Sidi à toute heure et à toutes les sauces. Exagérément répété, le titre honorifique de Sidi finit par agacer les adolescents du quartier qui le prirent en grippe en le surnommant, par dérision, Sidney Poitier, du nom de l’acteur noir américain qui avait du succès au cinéma à cette époque, mais ne portait pas, lui, de turban, ni de babouches, ni de robe blanche de marabout, ne chiquait pas et ne crachait pas outrageusement par terre comme le faisait Si-Hocine. La seule similitude entre les deux personnages était la couleur noire de leur peau. Et comme on s’embrouillait souvent entre Si-Hocine, Sidi Hocine et Sydney Poitier, c’est « Sidi Poitier » qui l’emporta.

L’école coranique de Sidi Poitier était difficile, dure, violente ; on ne l’aimait pas. Apprendre par cœur des versets du Saint Coran pour les enfants que nous étions exigeait un travail titanesque de mémorisation dans une langue que nous ignorions pour la plupart, ne l’ayant ni apprise ni parlée. On se contentait d’ânonner durant des heures et des heures des bribes de versets dont on ne comprenait ni les mots, ni le sens, ni la portée. Les apprentissages en ces temps-là se faisaient dans deux langues qui nous étaient totalement étrangères : l’Arabe, la langue d’Allah pour l’école coranique et le Français, la langue du colon pour l’école publique. Et une fois à la maison ou dans la rue, la langue maternelle reprenait ses droits, l’arabe dialectal (darija) pour les uns, le berbère pour les autres.

Nous prenions place dans cette pièce exiguë et glauque, assis à même le sol sur des nattes élimées et trouées par endroits ; mon frère s’installait au milieu et moi au tout début, juste à l’entrée, pratiquement collé à la porte, des fois que ça tourne au vinaigre avec Sidi Poitier. Le tableau était immuable : les plus petits pleuraient, les plus grands récitaient en criant, tous serrés comme des sardines dans une boîte de conserve ; il faisait sombre, froid, humide ; c’était bruyant, ça sentait mauvais ; l’odeur de pieds et d’urine était suffocante ; on peinait à respirer.

Plus un taleb était sévère, plus sa renommée grandissait, et plus son commerce était florissant. Parce que nos parents étaient demandeurs de plus d’ordre, de discipline et d’obéissance, ces écoles coraniques qui n’avaient au début qu’un rôle de garderies pour enfants, avec seulement un petit vernis d’éducation religieuse, se transformèrent au fil du temps en véritables maisons de correction payantes. Sidi Poitier se contentait intelligemment de nourrir sa notoriété grâce aux châtiments qu’il nous infligeait. Il disposait pour cela, dans l’exercice de ses fonctions, et comme tous les talebs de sa trempe et de son temps, d’un outil pédagogique d’un genre particulier : un long bâton qu’il gardait en permanence à ses côtés, un bâton souple et robuste à la fois dont l’extrémité devait atteindre les enfants les plus éloignés de la pièce. Je devais rester vigilant, ne pas m’endormir, ne pas bavarder avec le voisin, ne pas être distrait, les yeux toujours rivés sur Sidi Poitier, sur son bâton et sur mon ardoise en bois calée entre mes genoux et sur laquelle était écrit le morceau de verset à mémoriser.

Le moindre début de somnolence se payait rubis sur l’ongle. Sidi Poitier avait sous le turban comme un radar qui ne s’éteignait jamais et qui veillait au bon déroulement des séances. On aurait dit que chaque enfant y était représenté par un trait lumineux sur l’écran d’un tableau de bord sophistiqué dont le fonctionnement était simple : si l’enfant gardait le bon rythme du balancier du corps, les bonnes grimaces qui garantissaient qu’il était bel et bien en train de réciter à voix haute, que son corps ne s’éloignait pas de la sphère qui lui était assignée, alors le trait lumineux s’éteignait et disparaissait de l’écran, voulant dire par là que l’enfant n’était pas en infraction. Momentanément seulement, car si par malheur l’un de ces critères faisait défaut, le trait de lumière réapparaissait soudainement à l’écran, alertant Sidi Poitier sur le champ. La cible était alors verrouillée et dans la seconde qui suivait, l’extrémité de son bâton frappait instantanément la tête, le haut du corps ou les pieds, pour rappeler à l’ordre.

Quelques centimètres seulement me séparaient du bout de son bâton, j’en avais conscience mais je me sentais bien à cet endroit-là car c’était le seul qui me procurait de l’assurance, en dépit du froid qui se glissait sous la porte d’entrée et me glaçait les pieds et les os bien avant les autres. Mais quand Sidi Poitier regardait dans ma direction et que l’expression de son visage changeait, je savais à cet instant-là que le bâton avait déjà commencé son ascension pour se rabattre, un millième de seconde plus tard, sur moi. « Raté Sidi, pour cette fois-ci ! » J’étais déjà dehors et m’éloignais rapidement dans la rue tandis que Sidi Poitier accourait sur le seuil de la porte, le bâton encore dans la main. Je l’entendais crier au loin : « Reviens ici, reviens, je te jure par Allah que je ne te ferai aucun mal ». Ne me voyant pas de retour et n’étant même plus dans son champ de vision, il continuait néanmoins : « Si tu reviens, je te pardonne, Allah m’en est témoin ». Je savais qu’il mentait. D’autres seraient revenus, pas moi. [1]

[1] Extrait du roman « Le Gamin de la rue Monge, dans les derniers soubresauts de l’Algérie coloniale » https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=68200

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