Tout ça pour un ânon !

La Chambord bleue était toujours garée devant chez nous, et depuis plusieurs jours déjà. C’était très inhabituel et même inquiétant quand on sait que la guerre faisait rage et que le couvre-feu était de rigueur. Rien sur les sièges avant  ni sur les sièges arrière. Avant de m’en éloigner, mon regard fut happé par un objet bizarre, indéfinissable à première vue, qui pendait à une ficelle nouée autour du rétroviseur intérieur ; il bougeait, se balançait, s’arrêtait un moment, puis bougeait encore, se balançait de nouveau. Je m’en rapprochai pour en avoir le cœur net. Bingo, c’était un âne ! Ou plutôt un petit âne car il n’était pas plus gros que mon poing d’enfant, un peu comme ces ânons de décoration qui se vendaient dans les magasins de souvenirs.

Profitant de la vitre baissée côté conducteur, je l’agrippai d’une main et le détachai d’un coup sec. L’ânon quitta son port d’attache dans un bruit à peine audible et vint se blottir sous ma chemisette. Aussitôt fait, j’eus l’impression que le monde entier me courait après. Pris de panique, je m’élançai alors vers la brasserie du cinéma Palace pour m’en débarrasser au plus vite, en priant Allah, dans Son infinie bonté, d’écarter de mon chemin mon père d’abord, la police ensuite. Une fois à destination, je filai droit à la caisse où se tenait Monsieur Kestemont (prononcé Kestoma), affalé sur son siège comme d’habitude. Certes, il payait chichement, mais lui ne posait jamais de question. Il avait seulement pour habitude de scruter le fruit du larcin sous toutes ses coutures, puis quand il lui plaisait, il acquiesçait de la tête en le rangeant tranquillement dans un carton posé à proximité ; il plongeait ensuite sa main dans le tiroir-caisse, la ressortait avec une ou deux piécettes, rarement plus, qu’il mettait au creux de la mienne. « Au revoir mon petit », qu’il me disait. De quoi ouvrir droit, sitôt de retour dans la rue, à un cornet d’amandes grillées et un beignet au sucre que je m’empressais d’engloutir, de peur qu’un imprévu ne m’en prive entre-temps.

Ma tante paternelle venait d’arriver chez nous ce même jour et quand elle était là, on ne recevait pas de torgnoles de la part du père, on mangeait mieux et l’ambiance était meilleure. A peine avait-elle ôté son voile pour prendre place en face de mes parents assis à même le sol qu’une voix venant de l’extérieur criait notre nom de famille. Très fort et plusieurs fois de suite. Mon père se redressa à la verticale comme un suricate désemparé avant de bondir vers la cour qu’il traversa à toute vitesse jusqu’au portail qui donnait sur la rue. « Tu es certain que mon fils a fait ça ? » l’entendait-on balbutier dans un français approximatif. « C’est toi qui va aller en prison si tu continues à faire l’idiot; va chercher ton fils, fissa je te dis, avant que ça ne finisse mal pour toi aussi », lui répondit une voix menaçante.

Cramponné au dos et à la robe de ma tante qui, en dépit de sa petite taille et de sa forte corpulence, tournoyait du mieux qu’elle pouvait pour faire barrage à mon père qui me tenait fermement par un bras et tentait de me tirer vers lui. Pris dans le tourbillon de la colère, il criait tout en me frappant : « Comment peut-on protéger son honneur quand on a un fils qui vole des ânes ? Et maintenant, par ta faute, les policiers français viennent chez moi et me menacent sous mon toit ». Ma tante se retourna brusquement vers moi, surprise par ce qu’elle venait d’apprendre : « Tu voles des ânes maintenant ? » Pour continuer à bénéficier de sa protection, je lui répondis au milieu des coups qui pleuvaient et des sanglots qui m’étouffaient : « Seulement un petit âne, ma tante, je te jure qu’il est tout petit », en rapprochant le pouce et l’index de ma main en guise de mesure visuelle pour exprimer la petitesse de l’objet. « Comment ça un petit âne ? Tu veux dire un ânon ? Mais tu l’as trouvé où ? Il appartient à qui ? » Dans le vacarme du tableau que l’on devine, celle qui n’admettait pas que son neveu vole des ânes, fussent-ils des ânons, rajouta, en prenant l’air interrogateur du détective expérimenté : « Tu l’as laissé dans une écurie ? Celle du Derb ou de Boudia ? » comme pour tenter de me tirer les vers du nez. Son idée de cibler les écuries de quartiers pour retrouver l’ânon ne manquait pas de perspicacité parce qu’en ces temps-là, les gens qui vivaient à l’extérieur des centres urbains arrivaient de leurs lointaines campagnes à dos de jument, de mulet ou d’âne, qu’ils laissaient dans des écuries à bestiaux de la ville, le temps de faire leurs courses. Il n’était donc pas exclu,  dans son esprit, qu’un ânon égaré du chemin de sa mère ait pu tomber sur celui de son neveu.

Délogé manu militari de derrière ma tante, le cou et le bras pris dans les mains de mon père qui lui servaient de tenailles en pareil cas, je fus présenté dans la rue à deux agents de police en uniforme, accompagnés d’un homme en civil qui avait l’air d’être leur chef, comme beaucoup d’inspecteurs de police pieds-noirs. « Tu l’as vendu à qui ? » me demanda ce dernier sans s’assurer si j’étais mêlé de près ou de loin à cette histoire de vol d’ânon. Parce que lui, il savait, forcément. Inutile alors de tergiverser davantage : « A Kestoma », lui répondis-je d’une voix faiblarde et terriblement apeurée. Il reprit, l’air soulagé : « Voilà, mon petit, alors direction la brasserie du cinéma Palace, avec ton père bien sûr ». Il faut dire que les limiers pieds-noirs de ces temps-là connaissaient tout sur tout le monde et plus particulièrement encore sur nous, leur principal foyer d’inquiétude et de surveillance.

Mon père s’engagea, un jour qu’il aurait de quoi, à rembourser Kestoma ; l’ânon, lui, regagna son port d’attache dans l’habitacle de la Chambord ; les amandes grillées et le beignet au sucre n’avaient d’autre choix que de rester au fond de mon ventre ; et mes jambes à moi étaient déjà à mon cou lorsque, sur le chemin du retour, je devinais par anticipation ce qui allait m’arriver si ma tante n’était plus à la maison. Tout ça pour un ânon, un tout petit ânon !

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