Un mektoub à la peine

Comme le voulaient les usages dans les années trente, Kharfia quitta très jeune la tribu de son défunt mari, les Zellalgua, pour retourner vivre dans la sienne, celle des Kerrarma, en portant sur son dos sa fille Badra, deux ans, le seul bagage auquel elle avait droit et qui allait devenir ma mère plus tard. Sitôt arrivées, on maria la veuve à l’un des fils du patriarche. De cette union qui ne coûta rien naquirent une flopée d’enfants. Il faut dire qu’à cette époque, toutes les volontés du monde ne pouvaient contenir une fécondité aussi galopante, laissant le reste dériver tragiquement : l’ignorance et la pauvreté faisaient bon ménage, le strict respect des règles d’un patriarcat moyenâgeux était au zénith, les mariages religieux étaient consommés à tire-larigot, la polygamie parfaitement assumée, les nombreux demi-frères et demi-sœurs étaient la norme familiale, au point de ne plus savoir qui était la fille ou le fils de qui. Avec la misère en prime, c’était un vrai désastre.

Dans un environnement hostile et sur des terres peu fécondes, ces familles s’étaient adaptées au fil du temps à cette vie dure et sans attrait. Par manque d’inspiration et de repères bien à eux, ils avaient donné à cet endroit le nom de Hajra-touila, la pierre longue pour les autochtones du coin, la colonne Lamoricière pour les colons et les pieds noirs, faisant référence à une dénomination de ce lieu qui remontait au tout début de la conquête coloniale, lorsque le général de Lamoricière implanta son QG sur leurs collines. Une stèle sous forme de colonne de pierre, taillée par son régiment et s’élançant vers le ciel, avait été érigée pour graver le souvenir de son passage dans ces lieux.

Comme tous les enfants de Ness-barra, c’est-à-dire « les gens de dehors » n’habitant pas les centres urbains, Badra n’était pas vraiment allée à l’école, ni beaucoup, ni peu, ni même très peu, mais pour tout dire, jamais. La langue française, elle l’avait apprise à l’ouïe, seulement dans la rue lorsqu’elle accompagnait sa grand-tante qui se rendait à dos d’âne vendre son petit-lait en ville ; elle trainait des heures durant derrière l’âne, les yeux accaparés par tout ce qu’elle voyait et qui n’existait pas à la campagne. Et puis un jour, une chance inespérée déboula soudainement dans sa vie, donnant à son mektoub à la peine une tout autre destinée.

Monsieur Trappe, un Juif allemand ayant fui l’Allemagne dès les premières exactions commises contre les Juifs d’Europe, trouva refuge dans cette bourgade où il décida d’y faire sa vie. Il connaissait bien le beau-père de Badra ; ils se rendaient de menus services à travers lesquels des liens s’étaient tissés jusqu’au jour où il lui proposa de s’associer. A lui de faire venir de métropole une vache laitière et au beau-père de l’héberger et de la nourrir, le lait produit et les veaux qui naîtraient seraient alors partagés entre les deux familles. Autrement dit, à Kharfia de s’occuper de la vache, la nourrir, la traire, la soigner, et à sa fille Badra, encore enfant, de livrer la part de lait quotidienne revenant à Monsieur Trappe, soit parcourir les trois à quatre kilomètres à l’aller, et autant pour le retour, séparant Hajra-touila du quartier du Derb où il résidait.

C’était la plus heureuse des tranches de sa vie : aller tous les jours en ville, marcher sur des routes bitumées, jouer avec d’autres petites filles comme elle, s’émerveiller devant les vitrines des magasins, les voitures, les lumières, se faire offrir des bonbons, des friandises, s’extraire enfin de sa solitude d’enfant pour reprendre goût à la vie.

L’épouse de Monsieur Trappe portait le doux prénom de R’haïma, la petite miséricorde en arabe ; elle était de confession juive comme son mari mais séfarade, la communauté juive qui fut jadis expulsée d’Espagne lorsque les monarques Isabelle de Castille et son mari Ferdinand d’Aragon exigèrent d’eux de choisir entre la conversion au catholicisme ou l’expulsion d’Espagne. Un grand nombre d’entre eux trouvèrent refuge en Algérie où ils devinrent indigènes comme nous.

Au fil des livraisons quotidiennes de lait, R’haïma finit par avoir de l’affection pour la gamine, et même de l’attachement. Quelques années plus tard, la médecine des roumis n’étant pas encore arrivée dans les parages, Kharfia mourut en couches, laissant sa fille Badra seule et âgée de seulement neuf ans. Plus de père, plus de mère, plus de légitimité non plus pour continuer de vivre à Hajra-touila, elle se retrouva comme rattachée à rien.

Ce fut alors R’haïma qui l’accueillit en lui assurant le vivre et le couvert, moyennant des tâches de ménage, de courses et de garde d’enfants. Transaction équitable pour l’une comme pour l’autre, avec cette fois-ci un mektoub beaucoup plus généreux pour Badra : de vraies chaussures au pied, de l’eau chaude, des cheveux propres et coiffés, des repas réguliers et suffisants, des ongles bien coupés, des pullovers neufs et chauds l’hiver, des belles jupes de jeune fille. Elle savait compter et parlait de mieux en mieux le français ; elle devenait de plus en plus belle ; elle allait mieux ; elle s’épanouissait.

Quelques années plus tard, son adolescence posa problème, forcément. Une jeune fille musulmane sans parents légitimes et sans supports familiaux et sociaux affirmés, adoptée et élevée de surcroît en dehors de la tradition musulmane, cela ressemblait à une grenade dégoupillée prête à exploser à tout moment. Mais R’haïma, qui était une femme sensible et intelligente, finit par trouver, dans ce dédale inextricable, ce qui était le meilleur pour elle à ce moment-là. La marier à un homme de sa communauté qui remplirait les mêmes critères sociaux et religieux qu’elle.

Et c’était ainsi qu’à peine sortie de l’adolescence, Badra quitta sa famille d’adoption comme un bébé tortue quittant la plage après avoir éclos pour se diriger vaillamment en direction de la mer, cette immense étendue d’incertitude. [1]

[1] Extrait du roman « Le Gamin de la rue Monge, dans les derniers soubresauts de l’Algérie coloniale » https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=68200

5 commentaires sur “Un mektoub à la peine

  1. Salut Mohamed,
    Je sais combien difficile le fait de remuer tous ces souvenirs ancrés au passé de chacun d’entre nous. Peut-être est-ce là le seul moyen d’exorciser ces moments difficiles qu’ont vécu nos parents et nous par la même en dommages collatéraux.
    Bien que tu m’aies déjà raconté cette histoire, je comprends bien mieux les agissements de Badra et le mode de vie qu’elle avait choisi. Sa peur de manquer, la gestion munitieuse de son porte- monnaie et sa grande vigile ce à tout égard.
    Puisses Dieu lui accorder sa très grande miséricorde et lui ouvrir grand la porte de son paradis.
    Fraternellement Habib

  2. Salut Mohamed,
    Je sais combien est difficile le fait de remuer tous ces souvenirs ancrés au passé de chacun d’entre nous. Peut-être est-ce là le seul moyen d’exorciser ces moments difficiles qu’ont vécu nos parents et nous par la même en dommages collatéraux.
    Bien que tu m’aies déjà raconté cette histoire, je comprends bien mieux les agissements de Badra et le mode de vie qu’elle avait choisi. Sa peur de manquer, la gestion munitieuse de son porte- monnaie et sa grande vigilance à tout égard.
    Puisses Dieu lui accorder sa très grande miséricorde et lui ouvrir grand la porte de son paradis. Qu’elle repose en paix.
    Fraternellement Habib

  3. Bonjour mon Ami
    j’ai lu presque toutes tes nouvelles et je pense que tuas une fibre de narrateur né. Le style est bon et l’histoire merveilleuse contée à la manière des contes Africain mais superbement bien adapté car cette histoire est encore vivante chez la tribu des kerrarma merci

  4. C est un Plaisir de te lire . tous ces souvenirs ancrés en nous
    Racontés comme il se doit , pleins de sourires et de générosités qui reflète ta personnalité.
    Rabi yahafdek khouya.

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