« Alger, une passion camusienne » (Agnès Spiquel et Christian Phéline)

Alger, sur les pas de Camus et de ses amis, publié en Algérie par ARAK Éditons, recense cent-quarante lieux d’Alger des années 1930-1950. Ce petit vade-mecum de 82 pages nous propose d’arpenter la ville sur les pas d’Albert Camus, à travers cinq itinéraires. Les lieux mis en exergue tout au long de la traversée algéroise, sont ceux que l’auteur, romancier, philosophe, journaliste, Prix Nobel de littérature (Octobre 1957), dramaturge, a empruntés, fréquentés, aimés et célébrés, lorsqu’il vivait dans cette ville, et lors de ses retours pour rendre visite à sa mère, Catherine Hélène Sintés. Agnès Spiquel et Christian Phéline[1], auteurs de ce livre riche et dense, nous éclairent sur ce guide. 

Qu’est-ce qui a motivé ce livre qui propose une virée dans Alger sur les pas de Camus ?

Cela peut sonner étrangement en ces temps de confinement, mais ce petit vade-mecum qui propose une découverte d’Alger à faire pour l’essentiel à pied, est né de la conviction simple qu’on ne connaît bien une ville qu’en la parcourant de part en part, qu’on la comprend mieux en le faisant un livre à la main, de même que celui-ci gagne à être lu devant les paysages qui l’ont inspiré.

Il prend pour guide Albert Camus, sa vie, ses écrits, ses amis, tant algériens qu’européens, d’abord parce que, pour des millions de lecteurs dans le monde, c’est l’écrivain qui a donné la description la plus exacte, la plus évocatrice, du paysage algérois. Au départ, il y avait d’ailleurs cette attente de tant de visiteurs qui, arrivant à Alger, demandent à voir « la maison de Camus », et à qui l’on ne montre pas toujours la bonne…

Mais, très vite, l’idée s’est imposée que cet orphelin pauvre de Belcourt avait vécu ici plus de la moitié de sa courte vie et que la ville avait été une source majeure de son inspiration. Que ses textes formaient en eux-mêmes un extraordinaire « guide » pour parcourir tout l’Alger d’aujourd’hui : de Kouba à Village-Céleste, et d’Hydra à la Grande Jetée. Et que lire ou relire, à voix haute, L’Étranger et Le Premier Homme sur les lieux mêmes qu’ils dépeignent en ferait vibrer les mots avec une force encore renouvelée.

Pourquoi avez-vous publié ce livre sous forme de guide ?

Avec Arak, notre talentueux éditeur algérois, nous avons voulu ce livre, beau et bien documenté, mais aussi pratique et pas cher. Ensemble, nous souhaitions que, dans son format modeste, il soit à la hauteur de l’écrivain et de la cité qu’il honore, par la qualité de son graphisme, sa cartographie originale, des illustrations qui évoquent au plus juste ce qu’était la ville au tournant des années 1930-1950. À commencer par ces jolis croquis à l’encre de Charles Brouty, tirés d’un guide qui, début 1943, se proposait déjà de faire découvrir Alger – c’était alors à l’intention des jeunes marines américains qui venaient d’y débarquer en vue d’engager de ce côté de l’Atlantique la lutte contre le nazisme…

Bien des personnes de toutes origines ayant vécu naguère à Alger et connu certains des lieux ici évoqués nous disent avoir trouvé dans ce petit ouvrage le moyen de reparcourir la ville avec émotion, que ce soit par la seule magie des textes ou en y voyant une invite à faire de nouveau la traversée en sens inverse… Nous espérons que, de leur côté, les Algérois et les Algériens d’aujourd’hui, auxquels s’adresse aussi et surtout ce guide, puissent y découvrir ce que fut l’intense vitalité artistique, littéraire, militante de l’Alger des années 1930-1950 et, avec Camus et ses amis, les traces d’une génération plus lointaine qui, en son temps déjà, voulut croire en l’égalité des droits, au respect fraternel des différences et aux pouvoirs vitaux de la démocratie et de la création. Nous souhaitons également que, pour nombre de visiteurs, ce petit livre offre l’occasion d’aller au-devant des habitants de la ville, ce grand peuple d’Alger qui, chaque jour pendant plus d’une année, a montré avec quelle intelligence, quel courage, quelle acceptation de l’Autre, – et quel humour féroce devant l’adversité –, il entend reprendre en main son destin.

Qu’est-ce que ce guide apporte de plus sur l’Algérie à l’époque de Camus et sur l’écrivain lui-même ?

Derrière ce petit guide, il y a bien sûr toute une recherche souvent inédite dans les annuaires, les journaux de l’époque, les correspondances et souvenirs privés, les plans anciens de la ville, etc., pour situer avec la plus grande exactitude chacun des lieux privés et publics évoqués et documenter au mieux ce dont il a été témoin.

Bien des erreurs ou des approximations ont pu être corrigées à cette occasion, et plusieurs épisodes, personnages ou endroits, être tirés de l’oubli ou précisés. On découvrira, par exemple, l’emplacement exact de la tonnellerie de Belcourt où Camus, enfant, aimait rejoindre son oncle qui y travaillait, celui de la bibliothèque municipale où il a emprunté ses premiers livres, celui de cette  « Maison devant le Monde », lieu idyllique, évoqué dans La Mort heureuse, où il vit avec trois amies dans les années 1930 ; on saisira bien, à ses nombreux changements d’adresse, comment ce jeune homme pauvre, faute d’un appartement en propre, va d’un logis de fortune à l’autre ; on mesurera aussi que Camus eut plus d’amis d’origine musulmane et qu’il connaissait mieux la Casbah qu’on ne le pense souvent…

Pour l’essentiel, notre souhait était cependant de faire sortir du cercle des spécialistes toute une somme de connaissances sur l’histoire culturelle et militante, si riche, si complexe, d’Alger entre 1935 et 1960. Camus et ses amis accèdent en effet à l’âge adulte en ce début des années 1930 où une jeunesse intellectuelle cherche sa voie, en rupture avec l’arrogance des cérémonies du Centenaire de la colonisation et avec les poncifs littéraires ou picturaux du vieil « algérianisme ». C’est le moment où le peuple algérien se dote d’organisations qui, de Ferhat Abbas à Messali Hadj, seront le vivier de tout son combat politique ultérieur. C’est aussi là qu’autour du jeune écrivain, avec Emmanuel Roblès, Louis Bénisti, Sauveur Galliéro, Jean de Maisonseul, Max-Pol Fouchet, Edmond Charlot, Louis Miquel, Yves Dechezelles et Myriam Salama, Robert Namia et bien d’autres… se forme un exceptionnel petit groupe d’artistes, d’intellectuels, de militants. Tous trouvent dans l’Alger de leur temps matière à repenser l’écriture, le théâtre, la peinture, l’architecture – un renouveau que prolongera dans les années 1950 la jeune génération algérienne des Mohammed Dib, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, Mohammed Khadda… Convaincus d’emblée du caractère intolérable du système colonial, ayant partagé les espoirs et les déceptions suscités en 1936 par la victoire du Front populaire, ils sont parmi les rares alors à combattre la répression qui s’abat sur le Parti du peuple algérien (PPA), participent à la naissance d’Alger républicain, se retrouvent, à Alger ou en France, dans la Résistance à la barbarie nazie, dénoncent les massacres de mai-juin 1945…


Albert Camus – l’Été à Alger (extrait)

Après 1954, ils tenteront, coûte que coûte, de maintenir le dialogue entre les communautés et les chances pour l’avenir d’une Algérie restant ouverte au pluralisme des origines, des idées, des croyances. S’agissant de Camus lui-même, le guide permet de saisir les continuités, dans ses amitiés et ses contacts, entre les années 1930 et les années 1950 : amis, camarades, adversaires politiques devenus des alliés occasionnels, on retrouve pour une large part les mêmes figures au Parti Communiste algérien (PCA) entre 1935 et 1937, et autour de l’Appel pour une trêve civile en Algérie (22 janvier 1956).

Le guide reconstitue cinq itinéraires qui mettent en exergue les lieux que Camus a empruntés, fréquentés, aimés, célébrés. Que révèle chacun des itinéraires sur Camus en tant qu’homme, écrivain, militant et homme de culture ? Sur son rapport à Alger ?

C’est en effet un vrai guide de promenades, qui propose cinq circuits et cent-quarante lieux à découvrir en partant de la Grande Poste ! Manière donc, à travers tout Alger et ses faubourgs, de mettre ses pas dans ceux de Camus et de ses amis, tout en célébrant la splendeur sans pareille de cette ville, de son site, de ses architectures… Le voyage se fait donc à la fois dans l’espace et dans le temps ; et, sauf pour les hauteurs plus lointaines de la ville, sur ce mode simple et familier dont les Algérois et les Algériens ont si bien réappris l’usage tout au long de l’année écoulée : en marchant !

Premier itinéraire…

C’est bien sûr Belcourt (Belouizdad) et l’ex-rue de Lyon, le « quartier pauvre » où Camus passe son enfance et son adolescence, faubourg populaire, partagé entre Européens et Musulmans ; avec, du Foyer civique au Stade municipal, de multiples lieux de rassemblement pour des événements, politiques ou sportifs, des fêtes, des spectacles ; des rues jalonnées de cafés, de cinémas, de boutiques, d’ateliers ; et des endroits pour le bonheur et la beauté : la plage des Sablettes, le Jardin d’Essai, la Villa Abd-el-Tif… Le quartier où, quand l’écrivain vit en métropole, il revient tous les ans voir sa mère, et ses copains d’antan…

Deuxième itinéraire…

On parcourt ensuite l’ex-rue Michelet (Didouche-Mourad) et le Télemly (Boulevard Krim-Belkacem), quartier tout européen des facultés, des librairies, des galeries, où le jeune éditeur Edmond Charlot s’installe dès 1936 et que Camus arpente durant ses années d’étudiant, de militant politique, d’homme de théâtre aux multiples facettes, d’écrivain débutant, d’amateur d’art de plus en plus éclairé… Avec l’immeuble de la famille Salama-Dechezelles, au 133 rue Michelet, et la villa des Degueurce, au 12 bis boulevard du Télemly, on découvre deux demeures qui ont servi de lieu de ralliement culturel et militant, aussi bien au temps du Front populaire que pour les résistants algérois de 1942-1944 ou pour les Européens  « béraux » après 1954.

Troisième itinéraire…

Par l’ex-rue d’Isly, on rejoint ensuite la Casbah : tous les contrastes en quelques centaines de mètres, des librairies à la prison, des cimetières à la place du Gouvernement (des Martyrs), des « tournants Rovigo » à la vieille ville elle-même, dédale parsemé de lieux heureux que Camus et ses amis aimaient à fréquenter : restaurants, cafés où l’on joue de la musique, échoppes fascinantes… Ce circuit se termine devant le Cercle du Progrès où, sous la protection d’un service d’ordre du FLN et les horions des ultras de l’Algérie française, fut lancé l’Appel pour une trêve civile.

Quatrième itinéraire…

À l’opposé de la ville par rapport à Belcourt, un quatrième itinéraire fait découvrir Bab-el-Oued, autre faubourg populaire, à forte composante d’origine espagnole celui-ci : il passe par le Front de Mer et le port, lieux des rencontres les plus diverses ; mène vers le Grand Lycée (Abd-el-Kader) où le jeune boursier Camus a été élève jusqu’en khâgne ; conduit jusqu’aux premiers bureaux d’Alger républicain, et à des lieux de réunions publiques comme l’immense cinéma Majestic ou la salle où fut créé le PCA ; emprunte pour finir les chemins qui montent vers Village-Céleste et la Bouzaréah, que Camus arpentait inlassablement avec ses amis et où il a eu, fin 1939, son dernier domicile algérois, la maison dite des « Deux Merveilles ».

Cinquième itinéraire…

Enfin, en s’éloignant de la mer et du centre-ville, on propose de parcourir les Hauts de la ville, du cimetière du boulevard Bru où est enterrée la mère de l’écrivain, ou de Kouba où il se promenait enfant, jusqu’à  Hydra où vit son professeur Jean Grenier et où son cercle s’élargit à de nouveaux amis comme la famille Raffi, ou encore à la Redoute ou au Clos-Salembier où il dialogue avec Emmanuel Roblès et Mouloud Feraoun.

Aux alentours d’Alger et à travers l’Algérie…

Le guide propose enfin ce que pourrait être un circuit dans « les alentours d’Alger » : d’ouest en est, il irait des collines où son oncle emmenait à la chasse le jeune Camus, à Sidi-Madani où l’écrivain participe en 1948 à la première rencontre culturelle réunissant des intellectuels européens et algériens, à la petite ville de Marengo, évoquée au début de L’Étranger et, bien sûr, à Tipasa et au Chenoua – le rivage immortalisé dans Noces. Il suggère encore, « plus loin en Algérie », un vaste tour sur les pas de l’écrivain vers l’est (la Kabylie et Djemila), le sud (Laghouat, Ghardaïa), l’ouest (Oran et ses plages).

Dans l’article « Quelle algérianité ? En finir avec le colonialisme » que vous avez publié dans Le Nouveau Magazine littéraire, vous écrivez : « Sincèrement anticolonialiste, Camus ne s’est pas prononcé pour une indépendance immédiate de l’Algérie. Il a défendu une émancipation progressive, mais trop tard. » Comment cette position anticolonialiste se déclinait-elle chez Camus ?

Soulignons d’abord la sincérité de l’opposition au colonialisme qui fut dès les années 1930 celle du jeune Camus et le restera sa vie durant. Une opposition qui est loin de se réduire, comme on l’a trop souvent écrit dans une lecture rapide de son reportage « Misère de la Kabylie » (1939), à une déploration compassionnelle de la détresse économique de la grande masse des Algériens. En bien d’autres articles ou dans le « Manifeste des intellectuels d’Algérie en faveur du projet Viollette » qu’il écrit en 1937, Camus dénonce la domination coloniale comme système d’ensemble où « lois d’exception » et « codes inhumains » portent déni, et des droits des colonisés, et de toute possibilité de « civilisation ». « Le seul moyen de restituer aux masses musulmanes leur dignité – soulignait-il alors en démocrate conséquent – est de leur permettre de s’exprimer. »

Comme toutes les forces politiques musulmanes à cette époque (à la seule exception du Parti du peuple algérien de Messali Hadj, issu de l’Étoile nord africaine) et comme le PCA dont il est alors membre, il est favorable à ce « projet » par lequel le Front populaire proposait une première extension modeste du droit de vote des « indigènes » au parlement français – plan qui ne sera d’ailleurs jamais soumis au vote du fait d’une fronde des élus européens d’Algérie. Mais il place ce soutien dans la perspective de « l’émancipation parlementaire intégrale des musulmans », formule certes vague mais qui fait quelque peu écho au mot d’ordre de « Parlement algérien » sous lequel le PPA formulait alors sa visée décolonisatrice. Mieux, fin 1937, il est exclu du PCA quand, favorable par principe à l’expression de toutes les opinions, il n’accepte pas que l’appareil communiste tant français qu’algérien soutienne de fait l’arrestation de Messali Hadj et des dirigeants nationalistes pour avoir levé publiquement le drapeau algérien. On le sait aussi maintenant, sans partager leur ligne, il se fait en 1939 un devoir de solidarité démocratique, de demander publiquement dans Alger républicain la libération de ces prisonniers politiques ou de s’élever contre l’annulation de l’élection du candidat du PPA aux cantonales partielles d’Alger. Mieux, on le sait maintenant, avec Robert Namia, il tient à aider en secret à la rédaction du journal Le Parlement algérien que Messali Hadj et ses lieutenants réussirent pendant six mois à organiser depuis leur geôle de Maison-Carrée (El Harrach).

Si, pour la suite, l’on relit, avec plus d’un demi-siècle de recul, les positions qu’il synthétise au milieu de la guerre d’Algérie dans Chroniques algériennes, on mesure certes que, dans son exécration de tous les « nationalismes », il distingue parfois mal celui des puissants et l’aspiration à la libération des peuples dominés. Ceci l’a amené sans doute à sous-estimer la montée du sentiment identitaire dans la masse algérienne depuis les massacres de 1945, puis à l’épreuve si violente de l’après-1954, ou à n’y voir qu’une posture « purement passionnelle ». Appliquée de bonne foi trois décennies plus tôt, l’ingénieuse formule fédérale qu’il imaginait encore pour combiner une Algérie assurant l’égalité de droits à tous ses habitants, et un lien maintenu avec la France, aurait peut-être su ouvrir à une transition progressive vers la décolonisation. Mais, à l’évidence, en 1958 où il la propose en conclusion de son recueil, elle arrive trop tard pour pouvoir encore répondre de manière convaincante à la marche dès lors engagée vers l’indépendance.

Mais l’essentiel est ailleurs et résistera sans doute mieux au jugement de l’Histoire. Appelant de longue date à la nécessité de mettre fin à l’humiliation que le système colonial imposait à la plus grande part de la population algérienne et de reconnaître à celle-ci tous ses droits, Camus refusait l’autre injustice que constituerait une Algérie nouvelle qui dénierait aux éléments d’origine européenne ou juive la possibilité de continuer à vivre dans leur pays de naissance à égalité civique de droits et de devoirs. Sans complaisance ni pour la violence coloniale ni pour la torture, il s’opposait de même, pour des raisons tant éthiques que politiques, à toutes formes de terrorisme ou de « contre-terrorisme » urbain qui, en visant de manière aveugle les populations non combattantes, ne pouvaient que dresser l’une contre l’autre de manière irréversible les deux communautés et instiller pour tout l’avenir une accoutumance destructrice à la violence civile. L’échec de cette initiative de la dernière chance que fut à ce double égard « l’Appel pour une trêve civile », pourtant soutenu par un comité associant à parité Européens d’Algérie et Algériens d’origine musulmane, dont plusieurs responsables algérois du FLN aussi bien que l’hégémonisme politique revendiqué par ce « parti unique » en puissance, lui ont paru, à partir de 1958, fermer la voie à la négociation ouverte qui seule, selon lui, aurait pu concilier sortie du colonialisme et caractère pluraliste et démocratique de l’Algérie future.

Il reste, et c’est encore un des apports de ce guide, qu’à l’automne 1959, on le sait maintenant par une lettre inédite de Maisonseul, l’écrivain s’était laissé convaincre par son ami  de venir chez lui à Alger en mars suivant pour essayer d’y mieux comprendre, en direct, l’évolution rapide de la situation politique – la mort l’a frappé avant qu’il ne puisse en réaliser le projet.

Selon vos constats, quelle place Albert Camus occupe-t-il, de nos jours, en Algérie ?

Notons d’abord que, pour toute mention du nom de l’écrivain sur la voie publique, on ne trouve en Algérie que la plaque commémorative posée dans le hall de son ancien lycée à Alger (aujourd’hui lycée Abdelkader) et, surtout, la stèle érigée par ses amis à Tipasa après sa mort. Rien, en revanche sur sa maison d’enfance à Belcourt (que l’on confond d’ailleurs souvent avec celle où, en 1967, le cinéaste Visconti a tourné L’Étranger…). Une tentative d’apposer une plaque à Mondovi, son lieu de naissance, a tourné court. Comme si, en effet, la mémoire algérienne avait encore du mal à faire sa place à l’écrivain et à l’homme Camus.

Beaucoup, il est vrai, ne connaissent de lui que sa phrase de 1957 sur « sa mère plutôt que la justice», coupée de son contexte et comme si elle exprimait un choix pour « l’Algérie française ». Alors qu’elle ne visait qu’à illustrer, par l’exemple d’une bombe explosant dans un tramway, le risque moral et politique de la violence, aussi juste que soit la cause dont elle se réclame, lorsqu’elle vise et atteint des populations civiles. Dès 1967 Taleb-Ibrahimi, alors ministre de l’Enseignement, a en outre officiellement dénié à Camus son caractère d’écrivain « algérien », faute qu’il ait soutenu le FLN lors de la lutte d’indépendance. Et bien des intellectuels, négligeant qu’en 1957 Kateb Yacine, ce patriote de toujours, le saluait comme son « frère », et toutes les démarches discrètes de Camus pour sauver de l’exécution nombre de militants indépendantistes, ont longtemps repris cette position, faisant même de lui un « écrivain colonialiste ».

Des points de vue moins sommaires, sur ses écrits et sur la réalité de ses positions, commencent heureusement à se faire jour. Dans un pays où son œuvre est connue et étudiée dans les cours de français au lycée et à l’université, beaucoup, sans s’arrêter au débat politique, aiment et admirent ses romans et ses essais et lui reconnaissent d’avoir parlé de cette terre qui s’appelle Algérie avec une justesse et un lyrisme extraordinaires (que bien des auteurs autochtones lui envient secrètement). Mais de plus en plus, des écrivains algériens se mesurent à lui dans un dialogue à la fois rugueux et fraternel. On songe, bien sûr, à Kamel Daoud qui, dans son Meursault contre-enquête (2013/2014), donne à « l’Arabe » anonyme tué par Meursault un nom, une famille, une histoire, mais questionne aussi, par l’entremise du narrateur du roman (le frère que Daoud prête à la victime), tous les conflits d’identité de l’Algérie indépendante jusqu’à la décennie noire. Bien d’autres auteurs algériens s’essaient à des chemins analogues. Camus serait ainsi en passe de redevenir l’écrivain « algérien » qu’il se voyait être et, en tous cas, fait naître des débats féconds où les Algériens d’aujourd’hui trouvent aussi à s’interroger sur eux-mêmes.  Est-il dès lors surprenant que, ainsi que Maïssa Bey l’a souligné dans un débat au dernier « Maghreb des livres », la génération du Hirak le découvre, réinvente son combat pour une Algérie unie et forte de sa diversité, cite même parfois sa formule    « Je me révolte, donc nous sommes » (L’Homme révolté) ?

Quels sont vos projets de livres sur Camus et l’Algérie ?

Camus ? L’Algérie ? La matière est si vaste que bien des idées ou des envies de recherche surgissent… Pour nous en tenir aux suites de notre Alger sur les pas de Camus et de ses amis, disons qu’un Oran... s’imposait avec force. C’est une tout autre ville, que Camus a connue dans la période difficile du début des années 1940, mais avec laquelle il a noué des relations plus denses que ne le suggère à première lecture l’ironie de son texte, Le Minotaure ou la Halte d’Oran. Par-delà la grande métaphore, retrouvant aujourd’hui tant d’actualité, que constitue La Peste, le roman de 1947 offre un portrait de la ville au moins aussi exact et suggestif que celui que L’Étranger et Le Premier Homme tracent d’Alger. Les Carnets de l’écrivain révèlent aussi la fascination qu’a exercée sur cet Algérois la « grandeur » propre aux paysages de la côte oranaise. Oran sur les pas de Camus et de ses amis s’annonce donc comme d’une richesse au moins égale à celle de cet Alger !...

Et puis, ainsi décliné sur deux titres, la formule de « Petit guide pour une ville dans l’histoire » peut suggérer une sorte de collection qui se développerait chez Arak. Notre ami Abdallah Dahou nous y suggère déjà un Laghouat, qui serait bien sûr assez différent : Camus n’est allé qu’une fois, et brièvement, dans cette oasis (assez, pourtant, pour y situer la très belle nouvelle « La Femme adultère » de L’Exil et le Royaume). Mais d’Eugène Fromentin en 1853 à Camus en 1952, sans oublier le poète laghouati Abdellah Ben Kerriou, d’autres furent nombreux – militaires, ethnologues, journalistes, etc. – à s’éprendre de Laghouat et à évoquer avec émotion et précision leurs parcours dans la ville. Pourquoi ne pas exhumer leurs textes, confronter leurs regards et, là encore, s’attacher à leur pas pour découvrir la ville d’aujourd’hui ?

Christian Phéline et Agnès Spiquel, « Alger, sur les pas de CAMUS et de ses amis ». « Petit guide pour une ville dans l’histoire », éditions Arak, 2019, 82 pages. 


[1] Agnès Spiquel-Courdille, professeure de littérature française, a été Présidente de la Société des études camusiennes pendants 16 ans, de 2004 à 2020.. Elle a participé à l’édition des Œuvres complètes de Camus dans la Pléiade. Ellea publié la correspondance de Camus avec Louis Guilloux. Elle a dirigé avec Raymond Gay-Crosier, le « Cahier de L’Herne » consacré à l’auteur. Elle a également présenté le livre collectif intitulé « Alger 1967, Camus, un si proche étranger » – Laadi Flici et d’autres – édité en 2018 par les éditions El Kalima dans la Collection « Petits inédits maghrébins ». Christian Phéline est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la société coloniale en Algérie. Il a contribué avec Agnès Spiquel et Yvette Langrand l’édition du livre de Charles Poncet, Camus et l’impossible trêve civile. Suivi d’une Correspondance avec Amar Ouzegane, (2015 – Editions Gallimard – 336 p.). Agnès Spiquel et Christian Phéline ont coécrit Camus, militant communiste. Alger, 1935-1937, Paris, Gallimard 2017, 391 p. Ils ont cosigné un article intitulé : « Quelle algérianité ? En finir avec le colonialisme », in «Le Nouveau Magazine Littéraire», Décembre 2019 – N° 24, PP. 40-41.

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