« Dib reterritorialise sans cesse l’Algérie » (Abdelaziz Amraoui, professeur de littérature, critique)

Abdelaziz Amraoui est professeur-habilité à la Faculté Lettres et des Sciences Humaines de Marrakech (Université Cadi Ayyad, Maroc). Lecteur assidu de tous les auteurs maghrébins, critique fin et audacieux, il a coordonné en 2016 un livre collectif Le Cinéma et les Amazigh  ainsi que le livre Littérature et réalité : Regards croisés paru chez l’Harmattan en 2018. Il l’auteur d’un ouvrage, Mohammed Dib, le simorgh, paru aux éditions Frantz Fanon (Algérie, 2020). Il revient dans cette interview sur l’écriture dibienne, son renouvellement et son rapport à l’Algérie et, plus particulièrement à la ville de Tlemcen.

Dans ses premiers livres, Mohammed Dib était dans le registre de l’écriture militante. Après Qui se souvient de la mer, son œuvre a fait l’expérience d’un autre type d’écriture tourné vers la réflexion sur certains concepts comme l’exil. Qu’en est-il de Tlemcen ou les lieux de l’écriture ? S’agit-il uniquement d’une cristallisation du mémoriel ou d’un retour nécessaire à l’auteur vers son berceau culturel tant consumé par l’exil ?

Dib, comme d’ailleurs tous les auteurs maghrébins de la première génération, était de tendance réaliste, documentaire, sans tomber dans l’ethnographique, à l’écoute de la société qui l’a vu naître. Fidèle à lui-même, je ne vois pas comment il pouvait sortir de ce schéma. Face à lui, il avait son monde qu’il a mis en livre. Sa trilogie est un topos réaliste de ce qui se passait dans ce pays pendant les années 50 du siècle dernier. Son œuvre a été prémonitoire. La révolution, menant à la guerre d’Algérie a commencé dans sa trilogie. Qui se souvient de la mer est la première rupture avec ce régime. Elle répond à un élan créatif pour aller vers un horizon légendaire qui rappelle les fondements d’une littérature universelle, avec des renvois universels : la mer, la ville, les grands espaces. Avec Tlemcen ou les lieux de l’écriture, paru tardivement en 1994, c’est une autre façon de dire qu’il est et reste toujours Algérien. Au-delà de sa genèse, le livre est une autre façon d’affirmer son algérianité. Et cette « cristallisation du mémoriel » est une autre preuve que l’Algérie ne l’a jamais quittée. Elle l’habite. À la première occasion, somme toute fortuite, des clichés de Tlemcen vont être développés pour une exposition tout d’abord. Mais c’est une publication en collaboration avec le photographe Philippe Bordas, par qui tout a commencé, qui a été retenue. Non, l’exil n’a pas eu raison de Dib. L’Algérie a toujours été son espace. Si on doit parler d’exil, c’est de l’exil du style et de l’écriture qu’il s’agit avec Qui se souvient de la mer : on passe de la narration à la troisième personne (trilogie algérienne) à la narration à la première personne par exemple.

Les derniers travaux universitaires des généticiens des textes littéraires démontrent plusieurs insuffisances en rapport aux études critiques sur l’œuvre de Mohammed Dib. Allons-nous vers un renouveau conceptuel concernant son écriture et son style ?

Je n’ai pas vraiment une réponse tranchée à cette question. Mohammed Dib a toujours occupé une grande place dans les travaux académiques. Cependant, l’image de l’auteur dans l’université maghrébine est toujours attachée à la trilogie algérienne. Parler de Dib est parler conséquemment de L’Incendie, La Grande maison et Le Métier à tisser. C’est une approche restrictive. Aujourd’hui, les choses bougent. Mohammed Dib est un sujet intarissable de colloques comme ici au Maroc. Y sont invités de jeunes chercheurs avec des problématiques et des approches nouvelles, loin des théories consommées en relation avec le réalisme, le surréalisme, l’aliénation… Un divorce consommé entre « les vétérans » de la critique des textes maghrébins et les nouveaux, issus principalement d’universités locales.

Mais il faut dire quand même que Mohammed Dib le dramaturge ou le poète est mal connu. Le conteur pour enfants est totalement négligé. À mon sens, Mohammed Dib reste encore un grand chantier à déblayer, à redécouvrir.

À votre avis, pourquoi l’Algérie a cessé d’être le seul espace référentiel dans les romans de Dib après quelques années de son départ ?

Mohammed Dib est Algérien de par sa naissance et ses origines, il est universel de par son travail et sa création. Les voyages et les séjours qu’il a dû avoir ici et là ont eu un effet sur son écriture. Sa citoyenneté s’est étendue au gré de ses pérégrinations. Il est devenu en fin de compte un citoyen du monde. Cependant, malgré cet éloignement, l’Algérie est restée toujours présente dans ses écrits, par allusion, par correspondance. Le désert blanc de la Finlande le téléportait vers le désert de son pays ; le climat et l’ambiance de Los Angeles le transportaient vers sa méditerranée. J’ai  quelque part écrit que Dib reterritorialise son pays. Il le déplace avec lui et chaque fois que l’occasion se prête, il le présentifie.

D’après sa dernière interview, Mohammed Dib dit que le gouvernement algérien n’a pas assez fait pour son retour en Algérie, ce qui nous fait penser que le militantisme n’a pas été la seule raison de son expulsion, y-en-a-t-il d’autres ? 

Les premières tentatives pour retourner en Algérie remontent juste après l’Indépendance. Seulement, le désenchantement a vite pris le relais au détriment de la quiétude et le bonheur de se retrouver libre.

Dib a toujours vécu en tant qu’Algérien, il n’a pas cherché la nationalité française. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une expulsion mais plutôt d’une mise à l’écart de l’intellectuel pendant la première étape de la construction de l’État algérien. C’était aussi une période de ruée vers les opportunités qu’offrait la situation. Des hommes comme Dib, intègre, de surcroît, n’étaient pas les bienvenus. Dib avait déjà une situation confortable en France. Revenir est une aventure en soi.

Dans cette interview, le syntagme « gouvernement algérien » n’a pas été prononcé. Par contre, des deux côtés, il y a eu des allusions aux responsables de deux départements, les Affaires étrangères et la Culture. Je crois sincèrement que Dib n’a pas trouvé les conditions pour un retour en Algérie. Les expériences des retours dont il a eu vent le décourageaient, plus précisément celle de Kateb Yacine qui, tout en continuant d’écrire en français, montait des pièces en arabe algérien. La non-maîtrise de la langue arabe, puisque jamais étudiée, pourrait être une autre raison d’évincer notre auteur.

L’écriture de Mohammed Dib depuis Habel est un espace où les référents culturels se mêlent sans aucune gêne. De l’intertexte coranique aux mythes grecs, voire chinois comme c’est le cas de son œuvre posthume Vœu de la Septième Lune. Qu’avez-vous à nous dire à ce propos?

Dib est un grand lecteur. Trouver des traces de ses lectures dans ses créations n’est que chose ordinaire. Habel dessine entre un avant et un après. L’Algérie n’est pas le seul espace de représentation. Simorgh, Laëzza et Comme un bruit d’abeilles, entre autres, donnent un grand aperçu sur cette réalité. En plus de ses intertextes littéraires et journalistiques, la musique est un délice auquel Dib nous fait goûter dans ses références.

Avec l’âge, l’écriture mûrit et cherche des échos dans la littérature mondiale. La trilogie algérienne, œuvre de jeunesse, est une œuvre de l’action et de l’observation. Les écrits, à partir des années 90, du siècle dernier, sont plutôt de réflexion et de contact avec le monde. L’intertexte est ce monde.

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