« El-Mahdi Acherchour est l’orfèvre d’une artistisation nouvelle » (Lynda Nawel Tebbani, docteure en littérature)

Selon Lynda-Nawel Tebbani, tout en se distinguant de la génération des pères fondateurs de la littérature algérienne, El Mahdi Acherchour a su inventer un art romanesque nouveau, souverain, débarrassé des a priori idéologiques et politiques liés au contexte colonial, et qui s’inscrit viscéralement dans ce qu’elle appelle « l’algérianité littéraire ». Selon elle, El-Mahdi Acherchour, tout comme Sadek Aissat et Mourad Djebel, n’a pas seulement écrit des romans mais bien des œuvres d’arts sublimant leur sujet pour en fournir un monument là où beaucoup trop d’autres ont fourni des documents. »

Vous avez beaucoup travaillé sur l’œuvre d’El-Mahdi Acherchour. Comment l’avez-vous découverte ?

On ne découvre pas l’œuvre d’El-Mahdi Acherchour. Elle nous happe, nous possède et nous habite. On m’avait parlé de son écriture lorsque j’étais encore étudiante en Master. À l’époque, je travaillais exclusivement sur l’œuvre de Mourad Djebel. C’est lors d’un voyage à Alger, en 2010, en errant dans les librairies et les bouquinistes que j’ai rencontré l’univers d’Acherchour. Il s’agissait de son recueil de poèmes Chemin des choses nocturnes et de son premier roman Lui, le livre. Ce fut une lecture intense. Je fus saisie, absolument, par la force de l’esthétique et du style. Sans réfléchir j’avais sans le décider commencé une longue aventure avec ces opus. Suivront Moineau et Pays d’aucun mal.  À chaque fois le même ravissement et surtout la certitude de tenir quelque chose d’autre, de différent. Et c’était là pour moi un essentiel. Œuvrer à la mise en exergue de cette écriture unique et forte.

Vous situez El-Mahdi Acherchour en rupture avec la génération des pères fondateurs de la littérature algérienne et, plus largement, maghrébine. En quoi son écriture serait-elle en rupture avec Dib, Kateb, Mammeri, Khatibi et autres ?

C’est moins une œuvre en rupture qu’une œuvre différente. On pense toujours la nouveauté littéraire comme nécessairement en lutte et conflit avec les générations précédentes. Moi-même je suis tombée dans ce hiatus à l’entame de mes travaux de recherche sur le nouveau roman algérien. Mais ce n’est pas dans cette rupture – qui peut être admise par des problématiques inhérentes à l’esthétique ou à la thématique – qu’il faut le placer. Le nouveau roman algérien est tout simplement autre. Autre comme différent, étrange, déstabilisant. Acherchour participe selon moi à cette nouveauté au sens où il donne à lire non pas son monde mais un monde fait à la mesure du talent et du génie d’une écriture sublime. D’aucuns pourraient la penser difficile, obscure, voire énigmatique. Mais c’est justement là où se meut la force de cette nouveauté. Elle interroge, elle bouleverse des a priori de lectures qui venaient enfermer la littérature algérienne dans des habitudes simplistes et des lectures grossières. Faut-il pour être un auteur algérien se réduire à celles-ci ? N’est-ce pas la force d’Acherchour d’avoir créé un univers propre à une esthétique déroutante. C’est à la suite, aussi, de lectures phénoménologiques que j’en suis arrivée à nommer ce nouveau roman algérien dans le saisissement pur de son art verbal. Dès lors, selon moi, s’il y a rupture c’est qu’il y a changement. Il ne s’agit plus de parler de roman mais d’art romanesque. Et Acherchour demeure l’orfèvre d’une artistisation nouvelle.

Lorsque vous parlez de ses travaux, vous les analysez à travers le prisme de ce que vous appelez « l’algérianité littéraire ». En quoi consiste « l’algérianité littéraire » et en quoi l’œuvre acherchopurienne serait-elle soluble dans celle-ci ?

« L’algérianité littéraire » est le nom de la théorie que j’ai instruite lors de mon travail de doctorat. Face à mes avancées et mes travaux, mes réflexions amenaient la même réponse, ce nouveau roman algérien qui perd de sa force par une appellation que beaucoup ont réduite à une reprise du nouveau roman français, demandait un apport plus prégnant en étude sémiotique et en philosophie du langage. Il ne s’agissait pas simplement de faire des analyses de textes et de présenter les récits, il s’agissait d’en interroger le sens et la fonction. À l’appui des travaux d’Husserl, Blanchot et Georges Molinié, j’ai pu démontrer la nécessité d’une théorie propre au roman algérien que j’ai mise en pratique dans les œuvres de Mourad Djebel, El-Mahdi Acherchour et Sadek Aissat. L’algérianité littéraire est l’offrande à la littérature algérienne d’une nouvelle approche qui évacue les problématiques linguistiques et les sempiternelles questions (pourquoi un écrivain algérien écrit en français ? Etc.), les questions postcoloniales qui réfutent l’indépendance littéraire algérienne en la plaçant toujours dans la marge de la littérature française et en ne prenant en compte que les auteurs reçus en France. L’Algérianité littéraire tient à replacer le roman algérien à sa place originelle : l’art. Selon moi, un auteur demeure un artiste et l’algérianité littéraire vient nommer l’art romanesque algérien libéré des hiatus critiques et se mouvant dans la création pure de l’art verbal : la littérarité. J’entends par là la force littéraire sémiotique d’un texte qui subsume toute autre approche sociologique ou culturaliste, cependant que la culture demeure le terreau de l’œuvre comme le rappellent Mostefa Lacheraf et Djamel-Eddine Bencheikh.

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Acherchour puise beaucoup dans la mythologie berbère  (Zelgoum dans Pays d’aucun mal) et, plus globalement, la culture berbère qui habite chaque recoin de ses livres. Comment  analysez-vous ce rapport d’intimité qu’il entretient avec sa berbérité ?

Le terme d’intimité est extrêmement bien choisi. En effet, l’on entre dans le texte acherchourien dans une intimité pure avec la culture berbère. Celle-ci est transformée, changée, épurée même. Il faut des fois plusieurs lectures pour en saisir le sens précis et direct. Mais l’usage de ces emprunts permet à l’œuvre de dépasser le miroir social pour proposer une réflexion sur le patrimoine multiséculaire qui se transforme en universalité. N’est-ce pas là l’objet même de l’art ? Rendre le particulier universel ? Faire des légendes de Zelgoum une ouverture à une mondanité plus ouverte.

De plus, on peut parler d’une introspection culturelle. En ce sens où Acherchour ne fait pas de l’exercice culturaliste mais bien une proposition culturelle. Je m’explique. Les références multiples aux cultures, langues et traditions berbères ne participent pas à une revendication autre que mémorielle et identificatoire. En effet, il s’agit moins d’imposer un lieu d’identité que de s’identifier dans son sillage. En cela, l’exilité propre au personnage de Pays d’aucun mal n’est pas moins la présentation d’un émigré kabyle que l’errance de l’aède dans le terroir culturel : la mémoire des anciens comme encre absolue d’une écriture nouvelle. De plus dans Lui, le livre, les légendes structurent à la fois la charge narrative et sa forme par la présence de différents chapitres. L’écriture est fondée dans cette berbérité comme enjeu de littérarité et comme exposition d’une algérianité culturelle.

Les travaux d’El-Mahdi Acherchour s’apparentent, dans bien des cas (Notamment dans Lui, le livre), à une réflexion sur l’écriture. Qu’en est-il selon vous ? El-Mahdi Acherchour a-t-il un style et une vision du monde propres à lui ?

El-Mahdi Acherchour comme beaucoup d’autres écrivains algériens écrit dans l’espace d’un cycle où chaque opus fait référence à un autre. L’œuvre devient elliptique et se meut dans les différents échanges narratifs entre les textes. Cela se déploie, effectivement, en réflexion métalangagière sur l’écriture. Son rôle, son sens et son univers. Lui le livre est en cela un prodigieux premier roman. Si Benfodil a offert un exercice similaire dans L’Archéologie du chaos (amoureux), en présentant l’œuvre romanesque comme chantier avec l’usage de différentes formes d’écriture jouant sur l’édifice narratif, El Mahdi Acherchour lui, expose une réflexion philologique sur le récit. C’est bien le récit qui obsède toute l’œuvre acherchourienne. Le récit du passé et de sa mémoire, ce qui explique la lecture forte de Pascal Quignard et sa présence en exergue avec une citation de son texte Sur le jadis. Le récit des morts. Le récit des sur-vivants. Le récit des légendes. Le récit des sans voix. Plus particulièrement, je relie ce dernier récit au texte de Michon, Vies minuscules. Le récit d’un micromonde venant éclairer l’univers.

Cette obsession pour le récit est aussi une réflexion sur l’oralité transcrite. Il n’est pas anodin que les soliloques et monologues soient si présents comme transplantation des voies dans l’objet livre. Acherchour n’écrit pas seulement un texte, il tisse des mémoires de sens et des murmures de gens.

C’est ainsi que se présente, donc, l’algérianité littéraire : édifier en monument l’intemporel et l’insaisissable.

Vous établissez, dans vos travaux, un parallèle assez singulier entre Sadek Aissat, Mourad Djebel et El-Mahd Achercour. Qu’est-ce qui rassemble ces trois écrivains et qu’est-ce qui les séparent ?

J’ai pris l’habitude de nommer ces trois auteurs : la sainte trinité. De manière totalement subjective, et je l’assume, il s’agit pour moi des trois plus belles plumes de la littérature algérienne. Bien entendu, on viendra souvent répondre que je n’ai pas lu les anciens (sic), que je ne connais pas assez la littérature algérienne ou encore qu’il s’agit d’un choix bien trop littéraire. Mais, j’insiste Djebel, Acherchour et Aissat sont ce que la littérature algérienne a rendu de plus fulgurant dans l’approche esthétique. Ce n’est pas tant un parallèle que j’établis entre leurs œuvres qu’un lien direct qui m’a permis, justement, dans leur singularité de présenter une totalité plus englobante que j’ai nommée le nouveau roman algérien. En soi, il s’agit moins de démontrer qu’il y a du nouveau : Djebel déploie son récit dans les affres du terrorisme, comme beaucoup d’autres. Aissat sublime l’exil comme d’autres. Et Acherchour puise dans le terreau kabyle, le roman ethnographique des années 50-60 le faisait déjà avant lui. Mais alors, pourquoi lier ses trois univers ? Pourquoi maintenir ce lien si fort ? C’est tout simplement par l’enjeu esthétique de la littérarité. Selon moi, Djebel, Acherchour et Aissat n’ont pas seulement écrit des romans mais bien des œuvres d’arts sublimant leur sujet pour en fournir un monument là où beaucoup trop d’autres ont fourni des documents. Djebel, Acherchour et Aissat sont les voies d’une littérarité qui nous demande de changer notre regard sur la littérature algérienne. Il s’agit de ne plus la considérer mais de la saisir, de ne plus l’enfermer mais de la laisser libre d’être art et œuvre.

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