"Je vis dans une transfiguration constante" (Taos Amrouche)

Nous reproduisons cet entretien donné par Taos Amrouche le 05 mars 1966 au magazine L’Algérien en Europe, à la sortie de son livre Le grain magique aux éditions Maspero. Nous le publions à l’occasion de l’anniversaire de sa mort le 02 avril 1976. (Archives)

Vous êtes écrivain. Vous avez écrit deux romans, Jacinthe noire  (1935) et Rue des tambourins (1960) et vous avez publié tout dernièrement chez Maspero Le Grain magique, un recueil de contes, poèmes et proverbes berbères. Pourquoi ce titre qui est celui d’un des contes ? Et pourquoi vous êtes-vous tournée vers conte qui est un genre particulier ?

Le Grain magique  ou le grain qui répond textuellement, c’est d’abord le premier de tous que j’ai traduit. Lorsqu’il a été question de donner cette version de cette somme poétique, j’étais à Manosque chez Giono. Et c’est lui qui m’a déconseillé de donner à ce recueil le titre qu’un chercheur ou un savant lui aurait donné. De même que c’est lui qui a pensé à me faire mêler les contes, les poèmes et les proverbes. Il a vu ce livre de sagesse un peu à l’image du Livre de là jungle. Alors, un jour, triomphante, je lui ai demandé si le titre de « grain magique » ne répondait pas ou satisfaisait à ce souci. Giono m’a dit que le titre « contes berbères » restreignait l’audience, et qu’il convenait de, trouver un titre qui attire davantage, et qui répond mieux à l’esprit de cet ouvrage. Les contes, je me suis tournée vers cela parce que je voulais fixer des histoires de ma jeunesse qui ont fait mon enchantement. Cet intérêt pour les contes m’a poursuivie et continue à me poursuivre: Parce que je touche à travers les contes le fond commun à l’humanité.

 Jean Amrouche, votre frère, a apporté une contribution inestimable à la a fixation d’une tradition littéraire orale. Parallèlement, vous avez entrepris sur ce point précis la même tâche. Qu’attendez-vous de votre action ou de votre participation à l’œuvre commune ?

 J’attends que mes frères soient enrichis et revêtus de splendeur. J’attends que l’on fasse le recensement des valeurs proprement, spécifiquement maghrébines. J’ai horreur de la confusion, moi. On fait le compte, on y voit plus clair et après on avance. Je me suis toujours dit que certains d’entre nous devaient se sentir pauvres injustement. Chaque peuple a une richesse qui lui est propre. Et à plus forte raison les peuples nouvellement indépendants. Pour moi, je n’ai rien à en tirer. J’engrange et je produis pour nourrir des gens dont je pense qu’ils ont besoin de ce grain. À chacun sa tâche: c’est l’enseignement extraordinaire qu’il faut tirer. Et moi je me suis tenue à cette tâche, à cette place.

Pensez-vous faire œuvre de  »’créateur ou de recréateur. Un maillon comme vous aimez à le dire ?

 Tout cela est très imbriqué. Je me suis souvent interrogée. C’est qu’à la fois je fais œuvre de créateur et de recréateur lorsque j’écris mes romans. Dans Rue des tambourins, je fais œuvre de recréateur et pourtant je reste créateur. Le moteur de tout ce que je peux écrire, c’est la nostalgie d’un monde qu’il faut retrouver, reconstituer. D’une part, il y a la tradition. Ma mission là, c’est de prendre soin de cette tradition, la recueillir et la transmettre sans la dénaturer dans une langue qui est transparente et qui est la langue française. D’un côté, je restitue ce que j’ai reçu, poèmes, contes… en façonnant, et de l’autre, dans mes romans, je transpose. Il y a prolifération. De toutes manières tout s’alimente à la même source.

Quelle importance, quelle valeur, quelle place accordez-vous à ces contes, poèmes et proverbes ?

Il s’agit d’une littérature orale. Pour moi, c’est la poésie, c’est l’essence même de la sagesse d’un peuple. Rien ne doit être perdu. Tout au contraire. C’est notre diversité qui fait notre richesse. L’université est un espoir sur ce point précis.

De la poésie au chant. Comment expliquez-vous ce prolongement ?

 La poésie chez nous n’est pas récitée, elle est chantée dans les traditions anciennes. Pour nous, la poésie est indéniablement liée au chant. Je n’ai donc pas eu de peine à passer de la poésie au chant. Puisque l’une et l’autre sont confondues. Dans ce message millénaire constitué par 95 chants monodiques parmi lesquels j’ai choisi 17 prototypes qui constituent Florilège de chants berbères de Kabylie  et un microsillon de 30 cm à paraître incessamment à la « Boite à musique » sous forme d’un album.

À chacune de vos paroles, à chacun de vos écrits ou de vos chants,  votre mère se trouve au centre. Elle semble être la racine, ou plutôt sève de toute votre création. Pourriez-vous nous dire quelle a été l’ampleur ou l’importance de cette influence ?

L’influence à été déterminante. Je lui suis redevable de tout. Tout comme mon frère. Nous avons tout reçu d’elle. Je n’ai pas besoin de préciser qui est ma mère puisqu’elle l’exprime à travers ses mémoires dans « l’Algérien en Europe », qui en a donné quelques extraits. Je ne pourrais que louer sa modestie et sa simplicité. Parce qu’elle aurait bien pu refuser de me léguer cette tradition, et devenir  mon maître. Mais obscurément, elle aussi, elle avait conscience d’être un témoin, de devoir rendre des comptes. Il y a un souci chez elle, comme chez moi, le souci prédominant de témoigner. Et on ne témoigne pas si on ne se sent pas solidaire et si on ne fait pas connaître le visage de notre pays.

Plus que l’exil d’une terre ou l’éloignement, il y a l’exil spirituel. Pensez-vous l’avoir conjuré et comment ?

L’exil pour moi, c’est d’abord l’arrachement à ma mère. Moi, je n’ai pas à proprement parlé le sentiment de vivre en exil. Je m’applique à reconstituer un monde révolu. Je vis de l’essence même de mon pays d’origine. Je chante des valeurs artistiques et spirituelles. À la radio, je m’évertue depuis 30 ans à faire découvrir à mes auditeurs le vrai visage de l’Afrique (car, pour moi, l’Afrique est une. Mes notions géographiques sont très particulières). Plus, dans mon quartier des Batignolles, je vis en pensée avec tout ce qui m’a constituée. Avec la terre qui m’a nourrie. Mais j’ai du mal à plonger dans le réel, l’actualité. Je ne suis moi-même que lorsque — à force d’amour et d’imagination, à force de nostalgie —je retrouve, je recrée selon la méthode proustienne (pardonnez-moi la comparaison) le monde merveilleux que ma mère Yemma, et Gida (grand mère) ont fait revivre pour moi. Une anecdote : à 20 ans, je m’affirmais face à un ami français de grande culture en signant mes télégrammes : « L’Afrique ». Il m’a été dévolu le don d’écriture. J’ai eu cette chance. Au fond, tout me ramène à ce pays et je vis dans une transfiguration constante. Si bien que je ne me sens pas coupée de l’âme. Oui, évidemment, je ne suis pas au fait des bouleversements, des mutations. Mais je suis fidèle à l’esprit et cet esprit vit en moi. Ce que j’ai connu par contre, c’est la solitude et je la connais encore. Ça c’est autre chose. Je connais le sentiment de ma singularité. J’ai pu pendant longtemps me demander sur quoi je pouvais déboucher. Et maintenant, il me semble que je débouche avec ce livre, et avec ce disque, sur des frères de sang qui sont à la recherche de leur source et qui en quelque sorte légitiment mon effort.

Vous êtes aède. Vous chantez un pays ou une part de ce pays. Dans cette lente et longue marche solitaire, quel a été le moment le plus important ?

Je suis descendante d’aèdes. Moi, je ne fais que transmettre ; je ne compose par le poème sans l’esprit des aèdes de chez nous. J’écris des romans, je tisse des histoires. Mais le poème demeure un mystère. Je ne sais pas improviser un poème comme ma mère Fadhma Ait-Mansour. Il y a une minute marquée par le destin. Elle se situe en 1935. Un soir d’août, à Bône. Oui, c’était le crépuscule. Un phénomène bouleversant s’est produit en moi : je me suis éveillée à ma vocation. J’ai entendu chanter en moi la voix de ma mère laquelle était la voix même des ancêtres et de la montagne kabyle toute entière. Car ma mère se trouve dépositaire de notre vénérable tradition de poésie et de chant. Cela marque vraiment le tournant décisif ; malgré moi, je me suis tournée vers le passé : il me fallait relayer ma mère, obéir à cet appel impérieux, apprendre, recueillir toute la sagesse, la poésie et le chant d’innombrables anonymes.

Une commentaire sur “"Je vis dans une transfiguration constante" (Taos Amrouche)

  1. Une grande dame qui nous transmet de quoi nous affirmer.
    Je conçois « grain magique » comme une prémonition à la technologie actuelle de l’information : la puce téléphonique.

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