« Le Gouvernement doit laisser les intellectuels et les artistes tranquilles » (Ammar Kessab, expert en politiques culturelles)

Dans cette interview, Ammar Kessab, experts en politiques culturelles, réagit au discours du Premier ministre où il parle de « processus de réforme » et rappelle que toute démarche ne visant pas à accorder plus de libertés à la société ne peut être qualifiée de réformiste, encore moins dans le secteur de la Culture. « Il faut libérer le secteur culturel de la mainmise bureaucratique en abrogeant les textes législatifs qui handicapent la création, » recommande-t-il.

Le Premier ministre dit que la culture est une partie intégrante dans le processus de réforme en cours. Peut-on considérer la démarche du ministère de la Culture et des Arts comme réformiste ?

Réformer, c’est concevoir et mettre en place des politiques publiques fortes et innovantes, à travers notamment la législation et la réglementation, dans le but de dynamiser un secteur donné pour le rendre efficace et/ou compétitif. Sur la base de cette définition, je ne constate aucun processus de réforme en cours sur le plan global en Algérie, encore moins au niveau du secteur culturel. Installer des comités par dizaines, lancer une revue qui n’est lue que par ses contributeurs et organiser des cérémonies d’hommage relève de tout sauf des réformes ! 

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Djerad plaide aussi pour l’implication des intellectuels dans la vie du pays. Est-ce que, selon vous, il a y eu des signes forts à l’égard des intellectuels dans la situation actuelle ? Le discours du premier ministre n’est-t-il pas en contradiction avec les actes du Gouvernement quand on voit les atteintes récurrentes aux libertés d’expression, de pensée, de réunion et de manifestation sans lesquelles aucune vie intellectuelle n’est envisageable?

Le discours officiel en Algérie a de tout temps était en décalage avec la réalité. Un simple discours destiné à la consommation médiatique n’a aucun impact sur a réalité. Depuis des décennies, tout a été fait pour réduire le rôle des artistes et des intellectuels dans la société, à travers les restrictions à la liberté d’expression artistique et d’action culturelle, et à travers les menaces et les intimidations. L’on sait tous que la situation est catastrophique. Des centaines d’artistes ou d’intellectuels se sont exilés, où ont tout simplement arrêtés d’être artistes, intellectuels car ils n’avaient plus de forces pour continuer. De quel rôle des intellectuels parle-t-on alors que des journalistes et artistes continuent d’être intimidés et emprisonnés ?

Que doit faire le Gouvernement selon vous pour, d’une part, mobiliser les intellectuels et les hommes de culture et, d’autre part, faire du secteur de la culture un levier de développement ?

Il doit les laisser tranquilles. Tout d’abord en cessant de criminaliser l’expression libre et de stigmatiser les expressions critiques à l’égard du pouvoir central. Un intellectuel sans critique est un chanteur muet. Techniquement, il faut commencer par supprimer tout le corpus législatif et réglementaire établi les 20 dernières années, et qui a largement réduit la capacité des intellectuels à penser et à agir librement dans la société, des artistes à créer et des journalistes à parler. Plus spécifiquement, il faut libérer le secteur culturel, qui est l’environnement naturel de tout ce monde, de la mainmise bureaucratique, en abrogeant les textes législatifs qui handicapent la création, à l’instar de la Loi relative à l’activité cinématographique et celle relative au livre.

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