« L’écriture en berbère n’est plus un acte militant » (Takfarinas Nait Chabane, enseignant à l’université de Tizi-Ouzou)

Dans cette interview, Takfarinas Nait Chabane, enseignant de tamazight à l’université de Tizi-Ouzou, estime qu’il est impossible d’envisager l’épanouissement de la littérature berbère en dehors d’une politique linguitsiqtuue qui ferait de tamazight une langue véhiculaire. Or, pour lui, l’État algérien ne fait aucun effort sérieux dans ce sens. « Depuis l’Amawal et Tajerrumt de Mouloud Mammeri ainsi que les dictionnaires des différents dialectes tels que celui de Dallet pour le kabyle qui sont des œuvres individuelles, aucune œuvre sérieuse qui ferait référence n’a été financé par l’État, » rappelle-t-il.

La littérature algérienne d’expression berbère est relativement récente dans sa version écrite. Quelle évaluation faites-vous de son évolution depuis la parution d’Askuti de Said Sadi et Asfel de Rachid Aliche ? Peut-on dire que le passage de l’oralité à l’écriture est réussi ?

Pour évaluer le passage de l’oralité à l’écriture des productions littéraires berbères, il faut tenir compte de la tradition de l’écriture du berbère en général. J’entends par là que le fait que le berbère n’était pas une langue de travail : elle n’était ni enseignée ni langue de communication des différents pouvoir qu’a connus l’Afrique du nord à travers l’histoire mais aussi un fait très important ; elle n’était pas une langue aménagée et standardisée vue son éparpillement en dialectes et en parlers, la production littéraire était purement orale avec ses différentes formes(poésie, conte, légende, etc.). Donc relativement à cette situation antérieure, je dirais que le passage à l’écriture était au début un défi des militants qui n’ont pas connu de formation en cette langue pour des raisons que j’ai évoquées ci-dessus. À ce stade-là, la littérature écrite est loin d’être une tradition. Avec la parution de Tajerrumt et de l’Amawal de Mouloud Mammeri, la langue berbère a connu une rupture très importante qui a enclenché une dynamique d’aménagement du berbère en berbère. Autrement dit, le berbère commençait à être outillé d’un métalangage qui permettra d’affronter la modernité. On peut dire que Mouloud Mammeri a pu joindre l’action scientifique à l’action militante. Avec la jonction du combat de la rue et du contenu scientifique, le mouvement berbère a pu décrocher les instituts de berbère à Tizi-Ouzou et Bejaia, pa la suite, à Bouira et Batna. Ajoutant à cela l’introduction de cette langue dans le programme scolaire qui est un tournant important dans le passage de l’oralité à l’écriture. L’arrivée de la nouvelle génération formée notamment à l’université dans cette langue a donné un nouveau souffle. Le rythme d’apparition de romans en cette langue a sensiblement augmenté pendant cette dernière décennie. Le nombre de recueils de poésie aussi est très important avec une nouveauté au niveau du style et de la thématique. Le style et la thématique concerne aussi le roman. La thématique identitaire qui était très récurrente au début de cette dynamique commence à être évacuée au profit de thématiques très variées. Ceci est pour moi un indice que l’écriture en berbère n’est plus un acte militant. Autrement dit, avec la formation d’une génération en berbère, l’écriture en cette langue est devenue une tradition, ce qui me permet de dire que le passage à l’écrit de la littérature, bien entendu, est en voie de réussite. Seulement, le lectorat n’est pas aussi large vu qu’une bonne partie du grand public n’a pas encore accès à l’écriture en cette langue pour parler d’une réussite totale.

Avril 80 a été une très belle promesse aussi bien politique que culturelle pour l’épanouissement de la Kabylie en particulier et de l’Algérie en général. On sait aujourd’hui que les promesses politiques de ce mouvement sont globalement, à prix de mille sacrifices certes, tenues. Qu’en est-il de ses promesses culturelles sachant qu’il a démarré à partir de l’interdiction d’une conférence sur un livre, Poèmes kabyles anciens, de Mouloud Mammeri?

La reconnaissance de tamazight dans la conception des décideurs est une simple reconnaissance identitaire. Je vous rejoins quand vous dites que la promesse politique du mouvement berbère est tenue par le fait que tamazight soit devenue officielle à partir de 2016. Mais la problématique culturelle et linguistique demeure le véritable chantier. Moi personnellement, j’ai écrit un article en 2017 dans Liberté sous l’intitulé « tamazight, de la problématique identitaire à la problématique linguistique ». Maintenant, après l’officialisation, comment traduire concrètement cette reconnaissance sachant que le problème d’aménagement est toujours en cours ? L’éparpillement du berbère en plusieurs dialectes demeure un véritable handicap dans le cadre d’un État unitaire centralisé qui bannit toute diversité culturelle et linguistique. Voilà une problématique qui n’a jamais été prise au sérieux en tenant compte de l’avis des sociolinguistes pour trancher vers la reconnaissance de tamazight dans sa diversité dialectale en dégageant des moyens colossaux pour son enseignement et son aménagement. Ce que je viens de dire concernant la langue est valable concernant la reconnaissance de la culture berbère en générale. Qu’en est-il de l’enseignement de l’histoire des Berbères en Afrique du nord ? Qu’en est-il de la langue maternelle qui n’est enseignée qu’à partir de la quatrième année scolaire après l’arabe est le français ?  Qu’en est-il de tamazight dans les multimédias ? Qu’en est-il de la littérature pour enfants sachant que l’enfance est une étape très sensible et déterminante concernant le type de rapport qu’aura l’individu à sa langue et sa culture ? Qu’en est-il du cinéma ou des dessins-animés en tamazight ?  Voilà un tas de problèmes auxquels il faut trouver des solutions en urgence sachant que la mondialisation menace les cultures et les langues de moindre diffusion de disparition. Si tamazight a avancé d’une manière remarquable au niveau du statut et de la création littéraire, elle est d’un autre coté très menacée par le français et l’arabe dialectale au niveau des pratique langagière quotidiennes. Or, une culture n’est pas un produit du terroir, une culture il faut la vivre. J’insiste beaucoup sur le problème linguistique tout simplement parce que la langue est l’élément identitaire et culturel le plus important qui véhicule toute cette culture. Or, celle-ci ne bénéficie d’aucune prise en charge exceptionnelle par rapport à l’arabe ou le français qui sont les deux langues dominantes. Je vous donne un exemple concret concernant l’absence de volonté politique pour la promotion de tamazight : depuis l’Amawal et Tajerrumt de Mouloud Mammeri ainsi que les dictionnaires des différents dialectes tels que celui de Dallet pour le kabyle qui sont des œuvres individuelles, aucune œuvre sérieuse qui ferait référence n’a été financé par l’État. Les contenus qu’on enseigne actuellement dans le cadre institutionnel concernant la linguistique berbère sont pour la majorité des produits d’une époque ou tamazight était encore dans la clandestinité ! C’est dire que si on a attendu à ce que tamazight soit prise en charge dans la cadre institutionnel pour retrousser nos manches, cette langue serait en perte de vitesse s’il ne l’est pas déjà. Bref, la promesse culturelle d’avril 1980 demeure le véritable défi que doit affronter l’ensemble de l’élite berbérisante sachant que le système politique n’a pas bougé d’un iota pour contribuer à une prise en charge sérieuse de cette problématique.

La littérature berbères est éparpillée dans plusieurs expressions : Littérature kabyle, littérature chaouie, littérature targuie, littérature mozabite, etc. Ce morcellement du champ littéraire berbère n’est-il pas un frein à l’épanouissement de cette littérature ?

Au-delà de la qualité des œuvres littéraires qui peut attirer un nombre important de lecteurs, la nature du support linguistique dans lequel on écrit est pour sa part plus déterminant.Ce morcellement pose justement le problème de la nature du support linguistique dans lequel se produit cette littérature. Aucune de ces différentes langues qu’on résume sous cette appellation berbère ou tamazight n’est véhiculaire. On entend quoi par une langue véhiculaire ? Une langue véhiculaire est celle qui permet une communication entre les locuteurs ayant des langues maternelles différentes. Autrement dit, une langue qui donne accès à plusieurs communautés linguistiques. Suivant ce raisonnement, nous déduisons que l’épanouissement littéraire dépend de l’épanouissement linguistique ! Mais l’épanouissement linguistique provient de quoi si ce n’est pas la création littéraire qui enclenche une dynamique de création linguistique et d’élaboration de concepts ? Cette dialectique nous mène justement à la dichotomie de langue savante et langue orale. Le berbère, avec ses différents dialectes, était pendant des siècles une langue orale. La tradition de l’écriture vient de s’installer spécifiquement en Kabylie avec un lectorat limité vue que seule une partie de la nouvelle génération sait lire en kabyle à cause de la non généralisation de l’enseignement de cette langue. Bref, pour l’épanouissement de la littérature berbère, il faut joindre la qualité de la création à une planification linguistique sérieuse et créer un équilibre entre le lectorat et les auteurs.

Lire aussi: Tebboune institue un Prix pour la langue et la littérature amazighes

On constate que la littérature kabyle s’est particulièrement distinguée avec une production foisonnante. Mais très peu d’écrivain kabylophones arrivent à émerger aussi bien dans les milieux universitaires qu’au niveau du grand public. Pourquoi selon vous ?

Une partie de la réponse à cette question, je l’ai étalé en dans le propos précédent, à savoir le statut de la langue dans laquelle on produit, selon que cette langue soit véhiculaire ou vernaculaire, compte beaucoup. Une bonne partie du grand public que vous venez d’évoquer n’a pas accès à l’écriture du kabyle. Mais il faut aussi noter un autre handicap de taille qui est la domination de la langue arabe et de la langue française : ll’essentiel du lectorat est dominé par les arabisants et francisants qui s’intéressent à la littérature produite dans ces deux langues. Une politique linguistique en faveur de tamazight est une urgence de mon point de vue, chose impossible dans le cadre de ce système politique.

Des auteurs comme Salem Zenia, Amar Mezdad, Ould Amar, Lynda Koudache font parler d’eux mais ils restent confinés dans les milieux kabylophones. Qu’est-ce qui empêche l’ascension de ces auteurs ?

Le problème du statut de langue sur lequel j’ai insisté est toujours déterminant concernant ce problème d’ascension de ces auteurs. Mais vu la dynamique de la création d’œuvres littéraires en kabyle, je pense sincèrement que cette langue mérite d’être généralisée à l’échelle nationale en intégrant ces auteurs dans le programme scolaire pour leur donner plus de visibilité. Mais j’insiste encore une fois que, pour amorcer ce changement vers l’épanouissement de la culture berbère en générale et la littérature en particulier, le rôle de l’élite berberisante est très déterminant pour donner du contenu à la cause même, si, fondamentalement, la solution dépend du changement politique désespérément attendu. Sinon comment peut-on envisager la généralisation du kabyle à l’échelle nationale avec un système au vieux réflexe qui penserait au danger de la kabylisation de l’Algérie ?

Si vous deviez conseiller aux lectorats algériens des auteurs berbérophones à suivre avec intérêt, vous penserez à qui particulièrement ?

Je pense particulièrement à Aumer Oulamara qui écrit des romans historiques tels que Taggara n Yugurten inspiré de l’œuvre de Salluste La guerre de Jugurta. Je conseille aussi au lectorat de lire l’œuvre d’Amer Mezdad dont le style est très attirant. Les adaptations d’Amziane Kezzar sont aussi très novatrices pour la littérature kabyle. Concernant la jeune génération, je pense aussi à Mourad Irnaten, Hocine Louni et Mourad Zimou. Sinon, ce qui est remarquable dans toute l’écriture romanesque kabyle, c’est la variété de la thématique et du style contrairement à ses débuts. Je tiens aussi à rajouter une forme littéraire, à savoir la poésie écrite dont le niveau est très appréciable ces derniers temps contrairement aux idées reçue selon lesquelles la poésie ancienne est très consistante par rapport à la poésie contemporaine. Moi je pense tout à fait le contraire ; la poésie kabyle n’est pas seulement celle qui est vulgarisé par la chanson. Il faut donner de l’importance à la poésie écrite.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *