«L’éducation a pour but de développer une capacité cognitive de penser indépendamment» ( Michael Byram, linguiste)

Dans cet entretien, Michael BYRAM met le focus sur certaines notions inhérentes à la didactique plurilingue et interculturelle et les tâches qui incombent aussi bien à l’enseignant qu’à l’apprenant. «Comment développer ces compétences ? Surtout et essentiellement en aidant l’élève à devenir un ‘ethnographe’ c’est-à-dire quelqu’un qui est curieux, qui veut connaitre les autres (savoir être), qui a les aptitudes et capacités à découvrir lui-même la façon de vivre des autres (savoir apprendre), qui sait utiliser la comparaison pour mieux comprendre (non pas évaluer) la façon de penser et agir des autres (savoir comprendre)… », souligne-t-il. 

 

Dans votre fameux manuscrit Société multiculturelle et individus pluriels : le projet de l’éducation interculturelle (2006), vous mettez le focus sur la « citoyenneté interculturelle » où le rôle de l’enseignant est de former un apprenantcapable d’interagir et de participer activement à la vie communautaire (citoyen interculturel). Comment peut-on développer cette compétence interculturelle chez l’apprenant en classe de langue ?

Il faudrait d’abord distinguer entre trois concepts liés mais différents. La compétence interculturelle est la capacité de comprendre la culture d’une personne d’un autre groupe social (par exemple un ‘enseignant’ qui parle avec un ‘médecin’ dans son rôle professionnel chacun avec sa culture professionnelle) quand ils parlent la même langue. La compétence communicative interculturelle comprend l’utilisation d’une langue étrangère par au moins une des personnes (un médecin algérien qui parle avec un enseignant britannique en français – où tous les deux essaient de comprendre la culture professionnelle de l’autre avec la complexité d’une langue étrangère pour l’enseignant et seconde pour le médecin). La citoyenneté interculturelle est la capacité et la volonté d’agir en citoyen dans une situation interculturelle, en se servant de sa compétence interculturelle communicative pour changer la société internationale et nationale ou locale.

Comment développer ces compétences ? Surtout et essentiellement en aidant l’élève à devenir un « ethnographe » c’est-à-dire quelqu’un qui est curieux, qui veut connaitre les autres (savoir être), qui a les aptitudes et capacités à découvrir lui-même la façon de vivre des autres (savoir apprendre), qui sait utiliser la comparaison pour mieux comprendre (non pas évaluer) la façon de penser et agir des autres (savoir comprendre)  et qui a un certain savoir ‘théorique’ sur les modalités de l’interaction interculturelle (par exemple l’impact (négatif) des stéréotypes et des préjugés sur la communication) (les savoirs interculturelles).

Mais puisque l’éducation a pour but non seulement d’enseigner les aptitudes et les attitudes, mais aussi de développer une capacité cognitive de penser indépendamment, la définition de compétence interculturelle communicative comprend aussi le ‘savoir s’engager’, c’est-à-dire la capacité d’analyser les cultures des autres et de soi-même, pour évaluer les bases iridiques des actions et pensées du groupe culturel en question.

La didactique qui soutient cette pédagogie est basée sur une planification systématique d’objectifs interculturels. L’enseignant ne planifie pas seulement l’acquisition de compétences linguistiques. Il introduit ces objectifs dans la planification des cours ‘habituels’. Il peut aussi préparer des ‘projets’ avec ses élèves, où, pendant unepériode donnée, tout est concentré sur des activités qui forment les aptitudes et attitudes interculturelles. De tels projets sont décrits par des enseignants dans les livres que nous avons rédigés chez Multilingual Matters.

Un projet qui mène à des interactions – par internet – avec les apprenants dans un autre pays et où le thème mène à une ‘action dans le monde’ se base sur la théorie de la citoyenneté interculturelle. Là aussi, nous avons publié, avec l’aide des enseignants eux-mêmes, des descriptions détaillées qui pourraient – et c’est notre espoir – inspirer des collègues à imiter et développer les expériences faites dans plusieurs pays et en plusieurs langues : From Principles to Practice in Education for Intercultural Citizenship.

 

L’École rassemble des apprenantspossédant des répertoires divers dont certaines langues sont déjà acquises avant la scolarisation. A votre avis, comment transformer la classe d’un endroit de sélection et de ségrégation à un lieu de favorisation et d’interaction linguistique ?

 Votre question s’applique à toutes les classes de toutes les matières. La déségrégation est une question de pédagogie générale : créer une autonomie de l’apprenant, décider du contenu du curriculum – la réalisation du programme – ensemble avec les apprenants, appliquer des méthodes d’acquisition des connaissances par un processus de construction sociale. Ceci s’applique aussi à la classe de langues mais les cours de langues peuvent ajouter une dimension spécifiquement linguistique, et le mot clef est ‘éveil aux langues’ ou, en anglais, ‘language awareness’.

L’enseignant de langues – que ce soit langues ‘étrangères’ ou langues ‘maternelles’ – a des connaissances sur la nature des phénomènes ‘langue’ et ‘communication’ que les enseignants des autres matières ne possèdent que rarement. L’enseignant de langues peut donc non seulement promouvoir l’acquisition des langues mêmes – des compétences communicatives dans la langue écrite et parlée – mais aussi créer une sensibilité aux langues et à la capacité linguistique de l’homme. Ceci exige que l’enseignant voie sa tâche différemment. Il prend le temps en classe, et planifie des cours, où le phénomène ‘langue’ est le sujet. L’apprenant devient ‘linguiste’ dans le sens de celui qui fait des études de la linguistique – bien sûr à son niveau. Il est par exemple amené à comparer sa langue maternelle avec la/les langue(s) étrangère(s) / les dialectes qu’il connait – du point de vue sémantique : quels sont les idées qu’on ne peut pas exprimer avec un seul mot dans une langue qui pourtant existent dans une autre. Il réfléchit sur les ‘langues’ des animaux, comme les abeilles communiquent par exemple et ce que cela nous dit sur les langues des humains.

Il existe beaucoup de travaux théoriques mais aussi pratiques sur l’éveil aux langues /language awareness voir : https://www.ecml.at/Resources/ECMLresources/tabid/277/ID/59/language/fr-FR/Default.aspx – et une association internationale http://www.languageawareness.org/ .

Dans Guide pour le développement et la mise en œuvre de curriculum pour une éducation plurilingue et pluriculturelle que vous codirigez avec D. Coste, J.-C. Beacco et al. (2016), la notion de curriculum occupe une place cruciale en éducation plurilingue. Quel est l’apport du curriculum à l’éducation plurilingue et interculturelle ?

Le ‘programme’ décrit normalement le contenu de l’enseignement, ce que les apprenants doivent acquérir, que ce soit connaissances, aptitudes ou attitudes. Le programme est la base sur laquelle le ‘curriculum’ se fonde et décrit tout ce qui se passe dans un établissement scolaire et dans son environnementimmédiat. Par exemple, les projets que j’ai mentionnés ci-dessus mènent les apprenants à interagir avec l’environnement de l’école. Ils interrogent les passants sur leurs attitudes envers les événements dans leur société. Ils expliquent ce qu’ils ont appris en classe en parlant et créant des projets avec des élèves dans un autre pays.

Dans le Guide pour le développement et la mise en œuvre de curriculums pour une éducation plurilingue et interculturelle nous avons parlé surtout de ce qui se passe à l’intérieur de l’établissement en soulignant que les compétenceslinguistiques et interculturelles devraient être une préoccupationtransversale, pour tous les enseignants de toutes les langues. Mais on peut aussi aller plus loin. L’enseignant de mathématiques peut développer les aptitudes interculturelles autant que l’enseignant de langues – et les deux peuvent travailler ensemble sur un projet interdisciplinaire.

J’ajouterais pour ma part que la citoyenneté interculturelle comme but éducatif exige une interdisciplinarité spécifique, où les enseignants et les apprenants ensemble – quelle que soit la matière – travaillent sur des projets transversaux dans le curriculum. Avec des collègues américaines, nous avons écrit un petit livre  qui explique ces idées d’une façonconcrèteTeaching Intercultural Citizenship across the Curriculum.

 

Établir l’intercompréhension entre les langues favorise de facto la « réflexivité »et la transversalité entre les langues de socialisation et de scolarisation. Quel est le rôle du détour par les langues ou la réflexivité dans l’apprentissage des langues étrangères ?

Nous revenons ici au concept d’‘éveil aux langues/language awareness’. Nous apprenons nos langues ‘maternelles’ (Langues 1/L1s) d’une façon naturelle et sans réfléchir – jusqu’au moment où nous devons commencer à les écrire. Celane s’apprend pas ‘naturellement’. Il faut réfléchir aux différences entre langue parlée et langue écrite, normalement avec l’aide d’un enseignant. Et c’est compliqué et ne réussit pas pour tous les élèves ; il y en a malheureusement qui quittent l’école sans pouvoir écrire au niveau qu’il leur faudrait pour réussir dans la vie.

Quand nous apprenons une langue étrangère dans des circonstances non naturelles – une salle de classe par exemple – on ne peut pas créer les conditions de l’acquisition naturelle. Nous avons essayé depuis un siècle mais ça ne marche pas ! Là aussi il faut réfléchir même si nous sommes exposés à la langue d’une façon qui imite les conditions naturelles.

Les cours de language awareness aident les apprenants à mieux comprendre leur expérience et en profiter d’autant plus. Ceci est une avantage pratique du language awareness/éveil aux langues qui s’allie aux but éducatifs- de mieux connaitre l’être humain comme être linguistique.

 

Entretien réalisé par Youcef BACHA, doctorant et jeune chercheur en didactique du plurilinguisme/Sociodidactique, en linguistique et en littérature française. Attaché au Laboratoire de Didactique de la Langue et des Textes (L.D.L.T), Université de Ali Lounici-Blida2, Algérie.

 

Michael BYRAM est Professeur émérite à l’Université Durham (Angleterre) et Professeur Invité à l’Université de Sofia (Bulgarie).Il a été pendant les années 2000conseiller de programme de la Division des politiques linguistiques (Conseil de l’Europe)et depuis membre expert de groupes de travail sur la compétence interculturelle. Il est auteur et coauteur de nombreux manuels :De la diversité linguistique à l’éducation plurilingue : Guide pour l’élaboration des politiques linguistiques éducatives en Europe (2007),Autobiographie de rencontres interculturelles : contexte concepts et théories (2009),Éthique et politique en didactique des langues (2013),Guide pour le développement et la mise en œuvre de curriculum pour une éducation plurilingue et pluriculturelle (2016),la liste est fort exhaustive. Il a écrit plusieurs monographes sur l’enseignement de compétence interculturelle dont Teaching and AssessingIntercultural Communicative Competence est le plus répandu (avec une édition révisée à paraitre en décembre 2020).

 

 

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