« L’ENTV méprise et humilie les artistes algériens »(Khalil Baba Ahmed, chef d’orchestre)

Dans cette interview accordée à Algérie Cultures suite à une mésaventure humiliante qu’il a eue avec la Télévision Algérienne, le musicien et chef d’orchestre Khalil Baba Ahmed, 5ème lauréat du concours international Folk World Music, nous dévoile avec regret les coulisses de sa mauvaise expérience et la situation intolérable à laquelle on accule artistes algériens : « Nous en avons ras le bol de courir toujours derrière les responsables afin d’avoir ce qui est à la base notre droit le plus absolu, » fulmine-t-il.

Depuis 2018, vous avez été victime avec votre groupe de musiciens de l’indifférence et de la bureaucratie des instances de la Télévision nationale publique avec qui vous avez animé 4 épisodes de l’émission Gaâdat Lahbab. De plus, vous n’avez pas encore été rémunérés malgré la signature du contrat. Comment qualifiez-vous ce genre de comportements ?

Je qualifierais ce comportement de non professionnel et irrespectueux envers nous les artistes. Il faut d’abord savoir que les contrats ne nous ont pas été remis dans les délais. À chaque fois qu’on prenait attache avec eux à ce propos, on nous trouvait des excuses pour gagner du temps, je ne sais pour quelle raison. Je précise aussi que les contrats ont été signés uniquement par les artistes ayant pris part aux émissions, jusqu’aujourd’hui on ne détient pas de contrats signés par le directeur. De plus, après plusieurs appels sans réponse, on nous demande de fournir des documents supplémentaires non exigés au début des négociations et que nous sommes incapables de fournir à l’heure actuelle, ce qui fait qu’à ce jour, deux ans après la prestation, nous n’avons toujours pas reçu notre dû. J’estime que tout cela est rabaissant à notre égard et indigne du statut de la télévision nationale et de ses dirigeants.

Ahmed Bensebane, le directeur avec qui vous avez signé le contrat à Oran est actuellement le directeur général de la Télévision nationale publique. A-t-il essayé de vous recevoir pour mettre un terme à cette affaire ? Comment expliquez ses démarches et comportement à l’égard de votre groupe ?

Comme cité précédemment, jusqu’aujourd’hui,  nous n’avons pas eu nos contrats signés par le directeur M. Bensebbane, avec qui nous nous sommes engagés tout au début sur le principe d’un contrat moral basé sur la confiance qui n’est apparemment pas réciproque. Alors depuis que M. Bensebbane est à la tête de la télévision nationale, pensant que notre problème serait enfin résolu, je l’ai contacté par appel téléphonique, il m’a promis de me rappeler. NADA ! Je rappelle encore et encore, aucune réponse. J’ai à maintes reprises appelé sa secrétaire en lui laissant les coordonnées pour me recontacter, toujours rien de concluant. Un fax leur a été adressé, nous n’avons même pas eu d’accusé de réception. Je déduis alors que Monsieur le directeur est tellement occupé que notre problème n’est qu’un petit détail parmi tant d’autres qu’il n’est, semble-t-il, pas nécessaire de régler, et c’est justement cette indifférence et ce mépris avec lesquels nous sommes traités qui m’a motivé à pousser ce coup de gueule. Nous en avons ras le bol de courir toujours derrière les responsables afin d’avoir ce qui est à la base notre droit le plus absolu! 

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En tant qu’artiste, pensez-vous que l’ouverture d’un syndicat d’artistes indépendant est nécessaire pour ne plus être dans ce type de situations ?

Alors-là ! Vous ouvrez un débat très vaste et controversé, car le statut de l’artiste dans notre pays est un énorme chantier. À mon sens, avant de constituer un syndicat il faudrait que le statut social et professionnel de l’artiste  soit bien codifié, répondant à des paramètres bien précis et sélectifs afin de définir les personnes remplissant ces critères et aspirer à professionnaliser ce secteur avec une liste  de droits et d’obligations. Une fois que cette entité est mise en place, c’est là que l’on pourrait constituer un syndicat qui porte la voix des artistes afin de discuter avec les instances qui dirigent les secteur des éventuelles autres revendications dans l’objectif d’améliorer davantage notre situation et ce à long terme.

« Une vidéo que je n’aurais jamais aimé faire ! Ma fierté et mon éducation ( الحشومة) m’ont toujours retenu de faire ce genre de déclaration mais il y a des limites à tout ! » Pourquoi avoir écrit ceci à propos de votre live alors que vous réclamez votre droit que personne ne peut vous enlever ?

Concernant mon statut, il est vrai qu’il s’agit de mon droit absolu de demander à ce que je sois rémunéré dans les temps impartis, c’est indiscutable. Toutefois, compte tenu du combat que je mène tous les jours en tant qu’artiste et militant culturel, je considère que l’art ne s’estime pas en somme d’argent, sa valeur étant bien au-dessus. J’ajoute aussi que ma vidéo est loin d’être honorable ou valorisante ni pour l’art ni pour l’artiste algériens, Sachant qu’il y a de grand noms du monde musical du Maghreb ou du reste du monde qui me suivent sur mes réseaux sociaux qui y auront accès et verront ce que nous subissons comme marginalisation et bureaucratie. 

Vous avez été classé en compagnie de Walid Hakim 5ème dans les tops 10 du concours World Folk  Music, ce qui vous a accordé le droit d’organiser le festival en Algérie, envisagez-vous de le faire après ce que vous avez subi ?

Effectivement, l’Algérie est classée 5ème au World Folk Music grâce à ma composition intitulée Rose noire que nous avons joué Walid et moi en duo violon-luth. Il s’agit de la deuxième pièce avec laquelle nous avons  participé, la première étant une reprise réarrangée d’un morceau du patrimoine andalous arrivée aussi en demi-finale. Cette consécration permet à l’Algérie d’organiser une des prochaines éditions de ce festival international qui serait d’ailleurs pour nous une opportunité en or, avec de belles retombées culturelles, touristiques et économiques. Un courrier explicatif a été adressé à Madame la ministre à travers nous, que nous sommes sensés lui remettre. Nous essayons depuis plusieurs jours de trouver un moyen pour joindre le ministère, sans succès! D’ailleurs, notre réussite est victime de la sourde-oreille pratiquée par les instances culturelles locales ou nationales et passe presque inaperçue, ce qui est encore une fois ingrat et humiliant. Malgré tout cela, je ne compte pas baisser les bras, je me battrais tant que je le peux pour que notre art et notre identité culturelle connaisse des jours meilleurs et faire briller toute la richesse de notre patrimoine. Nous sommes les enfants de l’Algérie et l’Algérie nous appartient tous!

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