« Les Turcs régnaient par la force en Algérie » (Abla Gheziel, historienne)

Suite à la polémique soulevée par Fatma-Zohra Guechi sur la nature de la présence ottomane en Algérie, Abla Gheziel, historienne, auteure notamment de L’éveil politique de la société algérienne (1830-1936) et Le pouvoir central d’Alger et le Beylik de Constantine (1730-1830), considère que le rapport qui liait les population algériennes à la Sublime Porte était colonial et jalonné de violences, d’injustices et de révoltes. « Considérer la présence turque en Algérie comme une colonisation, remettrait en question la politique d’aujourd’hui des deux pays ; le politiquement correct l’emporte sur l’Histoire », explique-t-elle.

La présence ottomane en Algérie est une question qui divise et les chercheurs universitaires et l’opinion publique, ce qui n’est pas le cas pour d’autres implantations de différentes civilisations. Pourquoi la présence ottomane en Algérie suscite autant de polémique ?

À mon avis, s’il y a autant de polémique, je dirais que c’est l’incompréhension de cette époque. En effet, traditionnellement, l’imaginaire populaire reste fixé sur le fait religieux… c’est-à-dire: les Turcs, lorsqu’ils sont arrivés en 16ème siècle, c’est en sauveurs qu’ils furent accueillis par la ville d’Alger, même si très vite cet accueil s’est transformé en une hostilité envers Arrudj et ses hommes. Et là aussi, il faut garder à l’esprit qu’il n’est pas question des Turcs à proprement dit, mais plutôt de représentants du pouvoir ottoman. Autrement dit, ces hommes/ces soldats janissaires  en général que l’on envoyait étaient des mercenaires  louant leurs services aux plus offrants ; c’est ce que nous pourrions dire des frères Barberousse. Aussi, il faut le rappeler, ces soldats envoyés, pour la majorité d’entre eux, étaient enlevés à leurs familles dès leur plus jeune âge lors de razzias, puis ramenés au sérail où ils étaient élevés dans la tradition musulmane et ils étaient formés à l’art de la guerre. Dans le cas l’Algérie, les Ottomans, à travers les frères Barberousse, restent les champions de l’islam, les sauveurs : une revanche contre les croisades où le décor quitte la scène du Moyen Orient pour être planté au Maghreb. Par rapport aux autres civilisations, le problème ne se pose pas, notamment les  Phéniciens,  Romains, Vandales… Tous sont considérés comme des envahisseurs ; mais la venue des Arabes au 8ème siècle et les Ottomans n’a jamais été mise en cause car, dans les deux cas, ils sont considérés comme des bienfaiteurs et non pas comme des colonisateurs. Alors que dans les faits, l’Odjak d’Alger a toujours été considéré comme une arrière-base militaire pouvant prêter main forte à la flotte ottomane en cas de besoin, ce qui explique pourquoi le pouvoir est resté militaire sans aucune possibilité de fonder une dynastie. Je pense que si une dynastie aurait pu être fondée, l’histoire coloniale de l’Algérie aurait été écrite autrement.

L’historienne Fatma–Zohra Guechi, contrairement à plusieurs historiens dont Fouad Soufi, considère que la présence ottomane en Algérie ne peut pas être considérée comme une colonisation. Qu’en pensez-vous ?

Avec tout le respect que je dois à Mme Guechi, la présence des Ottomans ne s’est pas faite dans la sérénité ni dans la paix, tout comme la politique intérieure n’a pas été une réussite complète ;   et ce, même si  des auteurs, toute époques confondues, tels que cheikh az-Zahar, Hamdan Khodja, Tawfiq al Madani, Yahya Bouaziz, tous sans exception font de la présence des Turcs en Algérie une ère  prospère, et que  les problèmes liés aux troubles et aux révoltes étaient le fruit de complots et intrigues ourdis par les ennemis de l’islam et de la Régence.

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Mais les faits en eux-mêmes nous font entrevoir une autre histoire. En effet, quand on se penche sur Le Miroir de H. Khodja, celui-ci essaye de nous dresser un portrait idyllique tout en omettant de donner son avis sur les révoltes qui ont secoué la Régence et se contente d’affirmer que les Algériens étaient naturellement pacifiques : « Les Algériens sont naturellement pacifiques et soumis à l’autorité, quand bien  même celle-ci abuserait-elle de ses pouvoirs[Hamdan Khodja Le Miroir)] ». Une réflexion qui laisse sous-entendre d’une manière implicite, qu’il reconnaît les exactions des Turcs envers les populations locales qui subissaient le joug résignées.  De même, les confréries amies et alliées d’hier n’ont pas hésité à se liguer et à clamer le djihad contre les Turcs.  Il faut ajouter à cela les tribus arabes de la plaine et du Sud de la Régence, qui se sont dressées plus d’une fois contre l’autorité des deys et des beys et, à chaque fois, les représailles du gouvernement étaient effroyables et sanglantes comme l’affirment ce témoignage : « 24 décembre 1783 On eut la nouvelle que dans le pays des Biskeris il s’était excité une querelle ou les tourcs (Turcs) furent tués et 4 blessés… en conséquence le Bey de Constantine se transporta avec son camp à la campagne de Torrega et toza(sic) dans le bilad el Gerid pour arrêter les insultes faites à la nation ottomane et punir les coupables (document archives)» Aussi, les Kabyles n’ont pas été en reste. Ils ont été des adversaires de taille et n’ont jamais accepté de se soumettre totalement.  De tout temps, ils se sont opposés à l’arrivée de l’envahisseur (Phéniciens, Romains, Vandales, Arabes,…) et sont  restés fidèles à leur liberté. La tribu des Flissa est celle qui illustre le mieux cet exemple mais leur prise de position envers les Turcs n’a pas fait l’unanimité ; az-Zahhār  ira jusqu’à les qualifier d’un peuple barbare, des ignorants, des brigands ne connaissant de l’islam que la profession de foi… Autre exemple les banī ʽAbbās et les Bibans étaient arrivés à imposer un droit de passage aux Turcs lorsque ces derniers passaient sur leurs terres. Comme vous pouvez le voir, ces révoltes arborent à la fois un caractère social et  politique : des Kabyles qui se veulent libres  et sans engagement envers quiconque ou un pouvoir, obéissants à leurs coutumes ancestrales. Le XVIIIème  siècle a été le siècle des insurrections sociales où les tribus se révoltent tour à tour et se soulèvent contre une injustice sociale et raciale.

Dès le début du  XIXème siècle,  les révoltes prennent un autre tournant : les revendications sont plus explicites ; l’idée d’indépendance commence à prendre forme : C’est au nom de ces fondements qu’entre 1804 et 1807, Ben Šarīf  et Ben al-ʼAḥraš  soulèvent les populations. Tous deux étaient issus de la confrérie des Darqāwa. Le premier réussit à rallier à sa cause toutes les tribus de l’ouest et qu’il est temps de reprendre possession de leur terre et de chasser les Turcs envahisseurs. Au vu de ces évènements, il semble difficile  de croire que les populations de la Régence se soient résignées face aux  Turcs et à leurs agissements docilement.

Comme je l’ai dit, considérer la présence turque en Algérie comme une colonisation, remettrait en question la politique d’aujourd’hui des deux pays ; le politiquement correct l’emporte sur l’Histoire.

En Algérie, on a souvent tendance à comparer la présence ottomane à la colonisation française. Qu’est-(ce qui est unit ces deux « envahisseurs » et qu’est-ce qui les sépare ?

Il ne faut pas se laisser aller à l’exagération ou à la comparaison ; il est vrai qu’il y a des points similaires.Une similitude qui s’explique tout  simplement  du fait que les Français ont appliqué la politique ottomane pour régner et diviser, du moins les premiers temps. Et les archives sont là pour le prouver ; dans la correspondance des Arabes avec l’administration coloniale, on y trouve des correspondances de chefs de tribus avec l’administration des bureaux arabes où ils conseillaient aux Français d’appliquer la «  politique du bâton  des Turcs pour mater les tribus récalcitrantes ».

Les Turcs régnaient par la force, les deys s’appuyaient sur les janissaires, et les beys, à leur tour, comptaient sur les appuis au sein des grandes tribus, notamment le beylik de Constantine qui reste le plus représentatif de ces pratiques.

Peut-on, dans l’absolu, parler des points positifs de la présence ou colonisation ottomane en Algérie ?

Les points positifs, avis qui n’engage que moi, restent limités et concentrés sur tout ce qui a un lien direct avec les awqafs, des biens de bienfaisance  etde l’éducation. Certes, on aime à rappeler que lorsque les Français ont débarqué, le taux d’analphabétisation restait très inférieur comparé à celui existant en France. Bien entendu, nous ne sommes pas dans la même conception ni la même tradition : les écoles coraniques ont été le point fort comme partout dans le monde arabo-musulman. La société héritée des Ottomans est celle ci: « Diviser pour mieux régner » une société hiérarchisée, des clivages entre les populations, taxes et impôts dont il fallait s’acquitter. Voilà la société de la Régence à la veille de la colonisation française.

D’un point de vue économique, les denrées, blés, cuirs cires, huiles…restaient concentrés entre les mains des deys/ beys, des Mauresques et des négociateurs étrangers, en particulier les familles juives: les familles Buschnaq et Bakri et ce à partir de 1805 grâce au dey Mustapha. Une industrie rudimentaire qui va privilégier la construction des navires, corderies, voiles et bien sûr les fonderies pour la fabrication des canons. Les premiers produits de nécessité comme le café le sucre, les épices et les tissus… étaient importés de France, de Grande Bretagne, d’Espagne et des  Indes.

Les historiens algériens s’intéressent énormément à la période coloniale française dans leurs travaux mais peu interrogent le passé ottoman de l’Algérie. Pourquoi ?

Je ne saurai quoi vous répondre concernant les autres chercheurs. Je pourrais avancer des raisons comme le manque de moyens, l’accès aux archives, la barrière de la langue…

Mais, je pense que le facteur le plus important reste politique. L’histoire coloniale française reste le centre de l’identité algérienne, le faire-valoir d’un ralliement national, un moyen de rassembler ses forces contre un ennemi commun.

Depuis quelques années, le président turc TayipReccipErdogan est dans une logique d’expansion, notamment dans le monde musulman où il essaie de se créer des alliances sur une base confessionnelle. Ne pensez-vous pas que « les sympathies » qui se déclenchent ici et là envers la Turquie  d’aujourd’hui et son passé impérial obéissent à une logique plus politique qu’historique ?

Au vu de l’actualité et de la scène politique, il est indéniable que le présidant turc, à travers ses différentes actions, tente de s’imposer comme figure de proue de l’islam voulant ainsi être à l’opposé de l’archétype de Kemal Attaturk où ce dernier avait réussi à faire cette séparation du religieux et du politique. Est-ce pour autant qu’il faille dire que Erdogan souhaite, et ce ne sont là que des spéculations, refonder le califat d’antan ? Difficile à dire mais une chose est sûre : Erdogan est très subtil et fin stratège. Depuis les années cinquante, rares sont les leaders arabes qui se sont opposés à l’Occident, à l’image de Nacer avec la nationalisation du canal de Suez, la guerre des 6 jours reste encore très vivace dans les mémoires populaires. Le nationalisme et le  panarabisme incarnés entre autres par Nacer ont mué aujourd’hui en une  idéologie basée sur les liens de la religion et Erdogan ambitionne d’endosser la figure d’un Salah dine al Ayoubi des temps modernes. Va-t-il réussir ? Seul l’avenir nous le dira.

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