« L’État n’a aucune volonté de promouvoir l’algérianité ébauchée par Avril 80 » (Abderrezak Dourari)

Abderrezak Dourari, linguiste et intellectuel connu pour sa sensibilité multiculturelle et son engagement pour une Algérie plurielle, considère qu’Avril 80 « a ébauché la notion d’algérianité » avant qu’une tendance culturaliste ne s’en empare et l’expurge, sous les effets pervers de la répression et du déni, de son élan pluraliste. Plaidant pour la reconnaissance de tous les parlers algériens, y compris l’arabe algérien qui est la langue maternelle de plusieurs millions de personnes, il estime que seule une stratégie multiculturelle portée par une école et une communication modernes et une politique culturelle rigoureuse, peuvent permettre aux Algériens de vivre ensemble dans la paix ; il regrette toutefois que l’État algérien tourne le dos à ce dossier majeur.

Avril 80 a été globalement confiné en Kabylie et dans le centre du pays et n’a diffusé sur l’ensemble du pays et de la région nord-africaine que des années plus tard, grâce à un travail de sensibilisation massif mené par des élites politiques et intellectuelles engagées. Aujourd’hui, 40 ans plus tard, quel regard portez-vous sur cet événement fondateur ? Quel en est l’apport sur les plans politique et culturel ?

Le 20 Avril 1980 constitue certainement le début d’une prise de conscience que l’État tant rêvé durant la dure guerre de libération nationale et pour lequel des milliers d’Algériens se sont sacrifiés ne correspond pas vraiment à celui qui était dirigé par le pouvoir FLN. On s’attendait à un État protecteur et on a tous les jours un pouvoir répressif, une administration indifférente aux souffrances du peuple aux plans aussi bien social que culturel. On voyait les chefs du FLN et les responsables de l’administration comme de véritables colons qui dominaient la société et l’asservissaient au lieu de la servir. Ceci a mené à une prise de conscience qu’une distinction devait être mentalement opérée entre l’État, ensemble institutionnel relevant de ce que les philosophes appellent le nécessaire, et de l’autre côté le pouvoir ou le régime, qui renvoie à un ensemble d’hommes et de femmes qui sont en charge de l’État, à un moment donné. Les philosophes politiques appellent cela conjoncturel. Cette façon de voir est le premier pas qui a été fait dans l’éveil à la modernité politique ou la société se détache des instances de gestion pour enfin pouvoir poser un regard critique sur le monde dans lequel elle vit,  seul moyen d’initier le processus de changement démocratique.

Certaines élites considèrent, aujourd’hui encore, qu’Avril 80 est un mouvement berbériste aux relents ethnicistes dont l’objectif est d’imposer le référent berbère à l’Algérie au détriment de ses autres constituants historiques et culturels. Que répondez-vous à ceux qui développent cette vision ?

Le mouvement d’Avril 1980 était un mouvement intellectuellement nationaliste et moderne. Il exigeait la reconnaissance, dans le prolongement de la lutte engagée en 1948 et en droite ligne du texte « Idir al-Watani », rédigé par des intellectuels du PPA-MTLD, des langues du peuple algérien (tamazight et arabe algérien), à côté des autres langues comme le français et l’arabe scolaire; la démocratie, les droits de l’homme… La notion d’algérianité était ébauchée. Mais, par la suite une tendance différente a dominé la revendication amazighe et est devenue culturaliste régionale, plutôt kabyle. On ne pouvait s’attendre à autre chose face au refus implacable du pouvoir dictatorial et répressif, enfermé dans l’idéologie arabo-islamiste, qu’à une dérive qui allait crescendo dans la négation des autres Algériens. L’idée du caractère obligatoire et la généralisation de tamazight partout au territoire algérien, y compris pour les Algériens dont ce n’est pas la langue maternelle, allait dans ce sens et visait de fait à créer de graves clivages dans la société.

Aujourd’hui, il est nécessaire non seulement de revoir cette stratégie en adoptant l’idée de plurilinguisme amazighe (les variétés régionales) mais aussi intégrer de plus en plus l’arabe algérien comme langue maternelle du reste des concitoyens. Il faut aussi, c’est ma conviction, poser le multiculturalisme comme corollaire au plurilinguisme et la notion de citoyenneté et d’algérianité comme notions fondamentales à un vivre-ensemble en paix comme peuple et nation unifiée autour d’une histoire diverse et d’un avenir démocratique qui accepte les différences mais qui n’oublie pas ce qui nous réunit : un avenir et un destin commun. Pour cela, la réforme de la politique culturelle est une nécessité autant que celle de l’éducation et de la communication. La réécriture du mythe national algérien est aussi une nécessité afin de donner de la cohérence à nos représentations de nous-mêmes.

La berbérité, bafouée par l’État national et réhabilité progressivement par Avril 80 et les dynamiques culturelles et politiques qu’il a suscitées, est-elle contradictoire avec l’algérianité ?

Il n’existe pas, à mon avis, de signes particuliers que le pouvoir a une vision claire sur les linéaments d’une politique explicite de promotion de l’algérianité. Les tâtonnements que l’on perçoit, y compris dans la rédaction de la Constitution de 2016, révèlent son indécision. Ce qui apparaît comme de grandes décisions allant dans ce sens, comme l’officialisation de tamazight, de Yennayer… seraient donc de simples efforts politiques de rétablissement de l’ordre public pour éviter que le pouvoir ne soit débordé. La minimisation statutaire de l’Académie de tamazight en dit long sur cette posture politique. On en jugerait aussi, probablement, par une éventuelle décision politique de reconnaissance de l’arabe algérien comme deuxième langue maternelle des Algériens et son admission, avec tamazight, dans les premiers paliers du système éducatif comme langues d’introduction à l’école et à ses savoirs tant linguistiques qu’encyclopédiques.

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