« L’œuvre de Dib nous offre des clefs pour penser notre actualité » (Hervé Sanson, professeur de littérature)

Dans cette interview accordée à Algérie Cultures à l’occasion du centenaire de Mohammed Dib, Hervé Sanson, spécialiste des littératures francophones du Maghreb, rappelle la dimension universelle de l’œuvre de Mohammed Dib qi’il invite à relire avec un regard renouvelé.  « Il faut donc lire Mohammed Dib, et le lire de bout en bout : quelle formidable traversée du siècle et des enjeux cette œuvre n’incarne-t-elle pas ! Cette œuvre se range constamment du côté des opprimés, que ceux-ci se nomment : colonisé ; immigré ; noir ; femme ; enfant ; pauvre » estime-t-il. Hervé Sanson raconte par ailleurs son expérience de généticien quant à la transcription des archives de Mohammed Dib en mettant le point sur la pièce théâtrale posthume Le vœu de la septième lune, ainsi que les différents projets qu’il mène et compte mener à l’avenir pour révéler, dit-il, « les surprises » que cache encore la création dibienne.

C’est le centenaire de Mohammed Dib, selon vous, comment lire son œuvre aujourd’hui ? Quels sont ses liens avec notre présent ?

L’œuvre de Mohammed Dib est encore insuffisamment connue, au-delà des classiques que sont les premiers romans formant la trilogie Algérie. Il faut donc lire Mohammed Dib, et le lire de bout en bout : quelle formidable traversée du siècle et des enjeux cette œuvre n’incarne-t-elle pas ! Cette œuvre se range constamment du côté des opprimés, que ceux-ci se nomment : colonisé ; immigré ; noir ; femme ; enfant ; pauvre… Elle nous appelle à respecter l’autre, en toute circonstance, et ce faisant, à respecter notre propre humanité. En ceci, elle est intemporelle. En outre, elle demeure jusqu’au terme de son parcours sensible aux grandes problématiques de l’humanité : la fin des idéologies ; la virtualisation de l’être humain, et les risques que fait peser le clonage ; la ghettoïsation de certains quartiers en Europe, et le danger pour le « vivre-ensemble »… Ces divers aspects font de cette œuvre une œuvre ancrée dans notre présent, et qui nous offre des clefs pour penser notre actualité.

Abdelaziz Amraoui, un universitaire marocain vient de publier un livre assez singulier sur l’œuvre de Mohammed Dib qu’il appelle « le Simorgh » pour dire à la fois l’enracinement de Dib dans sa culture et son ouverture sur le monde. Mohammed Dib, est-il, selon vous, un Simorgh ?

On peut en effet dire de Dib qu’il est un Simorgh, si l’on se montre attentif aux enseignements qu’offre la réécriture de ce mythe dans son ouvrage éponyme, paru en 2003. Je est un Autre, écrivait Rimbaud ; mais l’Autre constitue aussi mon propre Je, nous souffle Dib. C’est à cet autre en nous-mêmes et à l’interaction qu’il engendre avec l’environnement dans lequel nous évoluons qu’il convient de se montrer sensible. Les trésors sont en nous, et le voyage entrepris par les oiseaux les amène à faire cette stupéfiante découverte : ce que nous cherchions était en nous-mêmes, il fallait simplement en prendre conscience.

Vous avez pris l’initiative de transcrire des manuscrits de Mohammed Dib, ce qui a donné naissance à une œuvre, une pièce de théâtre intitulée Le vœu de la septième lune publiée aux éditions El Kalima (Algérie) dans la collection PIM (Petits inédits maghrébins). Parlez-nous de cette aventure dans le chantier de l’écriture dibienne.

Tout a commencé lorsque j’ai découvert inopinément le tapuscrit complet d’une pièce de théâtre au domicile de l’écrivain, à La Celle St Cloud, en région parisienne, lors d’une visite à Colette Dib, sa veuve. Cela remonte à un peu plus d’un an. Dans une caisse contenant nombre d’inédits, notamment divers états de la pièce La Fiancée du printemps, autre pièce inédite, je suis tombé par hasard sur cette adaptation d’un opéra chinois du XVIIe siècle, Le Vœu de la septième lune. Je l’ai alors empruntée à Mme Dib, afin d’en prendre connaissance. J’ai aussitôt perçu l’intérêt de faire connaître cette œuvre au grand public. Il est vrai que l’ancienne conservatrice du fonds Dib à la BNF, Isabelle Mette, avait fait un inventaire relativement exhaustif des archives, et avait alors mentionné l’existence au verso de certaines pages tapuscrites d’autres œuvres de Dib des pages se rapportant à cette pièce. Habib Tengour  a depuis découvert dans les archives un jeu complet – un autre état – de la même pièce. Le professeur Guy Dugas, avec qui j’avais travaillé sur les Portraits d’Albert Memmi, parus chez CNRS éditions en 2015, avait lancé l’année précédente (en 2018) sa collection « Petits inédits maghrébins » chez El Kalima, collection qui commençait à faire quelque bruit. J’ai alors proposé à Dugas de publier dans sa collection cette pièce inédite, ce qu’il a immédiatement accepté. J’ai donc retranscrit l’ensemble de l’œuvre, en intégrant les corrections manuscrites de l’écrivain, et en assortissant l’œuvre ensuite d’une présentation substantielle, comme il est d’usage dans cette collection. 

Le travail du généticien sur les avant-textes nécessite beaucoup d’assistance, de patience et de motivation. Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler sur les archives de Mohammed Dib ?

Ainsi que vous l’avez dit, le travail génétique nécessite une grande patience, un travail minutieux, je dirais même une certaine abnégation, qui rebute certains, j’en conviens. Mais la valeur de l’entreprise se mesure aux résultats obtenus dans un certain nombre de cas : bien souvent, la prise en compte des avant-textes de l’œuvre (manuscrits et tapuscrits) permet de renouveler notre regard sur l’œuvre, en dévoilant finalement les « coulisses » de cette œuvre. Bien entendu, ce dévoilement du laboratoire de l’œuvre nécessite un infini respect de la part du chercheur, mais les grandes œuvres résistent sans aucun problème aux prospections du généticien ; bien au contraire, la prise en compte de la genèse des œuvres permet parfois de corroborer ce qui n’était jusque-là qu’intuition critique, sans que le chercheur ait pu jamais étayer cette intuition. C’est le cas de Mohammed Dib : le travail sur ses archives nous a permis de mesurer à quel point les différents titres entretenaient des liens les uns avec les autres, et combien cette œuvre constituait ce que Dib nommait lui-même une « constellation ». Nulle logique téléologique chez Dib, ou progression chronologique : certaines œuvres ont pu « recycler » des fragments écrits quarante ans plus tôt, et un topos narratif a pu parcourir par le biais de divers genres littéraires l’itinéraire d’une œuvre sur la durée. Le travail du généticien permet précisément de mettre au jour les mécanismes et le fonctionnement de cette œuvre-constellation.

Mohammed Dib n’a cessé d’explorer de nouvelles formes d’écriture comme le disait Habib Tengour, y-aura-t-il des inédits de Dib que le travail génétique va nous présenter ?

Tout d’abord, La Fiancée du printemps, autre pièce déjà jouée sur les ondes de France Culture en 1965, avant d’être reprise sur les ondes de RFI en 1986, constitue un autre inédit de l’écrivain, puisqu’elle n’a jamais été publiée. D’autres inédits existent, tels que des notes sur divers sujets, ainsi que des textes courts, essais, nouvelles ou contes. Le généticien devra s’emparer de ces textes inédits dans les prochaines années. Mais avant tout, il convient de valoriser l’œuvre existante, et de découvrir de nouvelles pistes critiques grâce à l’approche génétique. C’est ce que nous nous employons à faire, Habib Tengour et moi-même, coordinateurs du projet, assistés de collègues de Tlemcen, Alger et Paris, en travaillant sur les deux recueils de nouvelles de Dib, Le Talisman paru en 1966, et La Nuit sauvage, publié en 1995. Ce volume à orientation génétique doit paraître chez CNRS éditions en 2021, dans la collection « Planète libre ».

Vous êtes en train d’élaborer un ouvrage sur le théâtre de Mohammed Dib, pourtant méconnu par le grand public. Pourquoi exactement le théâtre ?

Je travaille actuellement sur un ouvrage portant sur le théâtre de Mohammed Dib en effet. Cet ouvrage – encore au commencement de sa rédaction – revendique une perspective génétique. Pourquoi le théâtre ? Il m’est apparu que le théâtre francophone maghrébin était encore peu connu et peu étudié, et pour cause ! Un certain nombre de ces œuvres demeurent inédites, car n’ayant pu être éditées du vivant de leurs auteurs. Plusieurs raisons peuvent expliquer selon moi cet état de fait : les attentes des éditeurs français tout d’abord, mais aussi la difficulté de faire publier une pièce de théâtre lorsqu’aucune mise en scène n’accompagne cette publication. Enfin, l’exigence des écrivains maghrébins francophones : le fait que le théâtre s’adresse d’abord à un public « réel », assistant en direct à l’œuvre en question, la « vivant » en quelque sorte, pose la question de la « juste langue » à forger lorsqu’on prétend s’adresser en premier lieu à un public majoritairement ou d’abord arabophone ou berbérophone. Cette question d’une langue qui sonne juste a pu décourager certains auteurs, qui ont remisé leurs créations dans des tiroirs. J’ai donc à cœur de valoriser cet aspect de la création dibienne, car je crois réellement qu’il nous réserve encore quelques surprises.

Vos travaux  en génétique des textes littéraires ou en critique génétique démontrent qu’il existe plusieurs insuffisances en rapport aux études critiques antérieures sur l’œuvre de Mohammed Dib. Allons-nous vers un renouveau conceptuel concernant son écriture et son style ?

Il faut d’abord rendre hommage à un demi-siècle de travail critique accompli sur l’œuvre dibienne : que ce soit la regrettée Jacqueline Arnaud, le professeur Charles Bonn ou bien encore le professeur Naget Khadda, chacun a su circonscrire la singularité de cette œuvre, à des instants donnés de la recherche universitaire. Mais je crois profondément qu’aujourd’hui la perspective génétique est à même de stimuler de nouveaux regards critiques ; Mohammed Dib aurait eu cent ans cette année. Il est temps, il me semble, qu’après tout ce qui a pu être écrit sur cette œuvre, tant en Algérie qu’en France, de nouveaux outils conceptuels permettent le renouveau critique quant à cette œuvre. À ce titre, les quelques contributions à teneur génétique figurant dans le numéro spécial de la revue Europe que j’ai eu l’honneur de coordonner sur Dib (accompagné d’un dossier secondaire sur Sénac coordonné par Guy Dugas) et qui vient de sortir, donnent quelque aperçu sur les promesses que peut offrir la génétique des textes appliquée à cette œuvre.

L’équipe de recherche Manuscrits Francophones s’occupe de l’étude des archives de différents écrivains maghrébins : Albert Memmi, Mohammed Dib, Jean Sénac, etc. Selon vous, quel est l’apport de ces études au paysage littéraire et culturel maghrébin ?

L’équipe Manuscrits francophones valorise les archives des écrivains « du sud », « des suds », devrait-on dire. Ainsi, la collection « Planète libre », dans laquelle cette équipe publie ses travaux, en des éditions scientifiques exigeantes, accueille-t-elle des auteurs d’Afrique (Sony LabouTansi), d’Haïti (Jacques Roumain), de Madagascar (Jean-Jospeph Rabearivelo), des Antilles (Aimé Césaire)… Mais elle valorise également les archives d’auteurs du Maghreb : ainsi, les Portraits d’Albert Memmi, précédemment cités, mais aussi bientôt les nouvelles de Mohammed Dib. Nous espérons que ces premiers travaux dans le champ génétique sauront susciter des vocations de généticiens, et d’abord au Maghreb. C’est à ce titre que nous avons, Guy Dugas, Habib Tengour et moi-même, pu assurer des séminaires de génétique en Algérie, notamment à Tlemcen, afin de sensibiliser les chercheurs algériens à cette nouvelle perspective critique. Il est important que la nouvelle génération prenne conscience qu’elle possède un patrimoine littéraire unique, et que la sauvegarde et la valorisation des fonds d’archives existants (Feraoun, Sénac, Pélégri, d’autres encore) permettra par suite la valorisation des œuvres littéraires de ces auteurs. C’est du moins ce que je souhaite pour les années à venir, car l’approche génétique de ces œuvres saura à coup sûr renouveler notre regard sur ces littératures, et dégager leur poéticité, c’est-à-dire leur singularité. 

Hervé Sanson, docteur ès lettres, spécialiste des littératures francophones du Maghreb, est chercheur associé à l’ITEM (CNRS). Auteur d’entretiens avec Habib Tengour, intitulés La Trace et l’écho. Une écriture en chemin (Le Tell, Algérie, 2012), il a coordonné en 2013 un numéro de la revue Europe sur la littérature du Maroc. Il a collaboré à l’édition critique et génétique des Portraits d’Albert Memmi, publiée chez CNRS éditions, sous la direction du professeur Guy Dugas. Il a publié en 2017, en collaboration avec Albert Memmi, Penser à vif. De la colonisation à la laïcité, aux éditions Non-Lieu. Il a coordonné en outre un numéro de la revue Europe sur Mohammed Dib (été 2020). Il coordonne également sur le plan scientifique l’édition critique et génétique des nouvelles de Mohammed Dib, à paraître chez CNRS éditions en 2021.

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