« Mon art est au service des aspirations de mon Algérie » (Amine Chibane, artiste-chanteur)

Dans cette interview, Amine Chibane, artiste-chanteur, star montante de la protest-song algérienne, nous fait part de ses inspirations, ses liens indéfectibles avec la société algérienne dans laquelle il baigne, sa culture plurielle et la révolution qu’il mène depuis le 22 février 2019 : « L’aspect financier de l’art ne m’intéresse pas outre mesure. Avant d’être commercial, l’art est d’abord l’expression d’un choix, d’un engagement, d’une intimité, d’une subjectivité profonde, d’une passion. Je ne veux en aucun cas que mon art soit otage d’une quelconque chapelle ou bureaucratie, » indique-t-il.

Les Algériens ont découvert Amine Chibane depuis quelques mois grâce aux réseaux sociaux, notamment Youtube et Facebook où sont diffusées vos chansons. Depuis quand chantez vous ?

J’ai toujours fait de la musique, depuis mon plus jeune âge, mais je ne m’y suis consacré pleinement qu’en 2014 quand j’ai décidé d’en faire un métier à part entière. J’ai commencé ma carrière professionnelle avec le groupe Diwan Dzair vers 2006 où j’alternais percussions et chants derrière le grand défunt Maalem Benaissa (paix à son âme). Par la suite, j’ai participé avec deux guitaristes marocains (Samir et Rachid) à la création d’un trio de fusion jazz manouche « matouch ». Grâce à ma collaboration avec une production en 2014, j’ai eu l’occasion de concrétiser un projet musical de longue date s’intitulant Melomania en duo avec un autre chanteur Mzeian Amiche.  Après cette expérience, j’ai décidé de me lancer en solo  en 2018 avec une version revisitée de Bella Ciao ; mon premier single solo est Mademoiselle Algérie. Au lendemain du 22 février 2019, j’ai ressenti un besoin pressant d’apporter ma pierre à l’édifice que le peuple algérien était en train de construire, ce qui a donné naissance à la chanson El youm echa3b, plus connue sous le titre de Libérez l’Algérie en collaboration avec les musiciens Aboubakar Mattallah, l’artiste Amel Zen, la comédienne Mina Lachtar et plusieurs autres artistes de différents secteurs culturels et artistiques. Dans la même lancée et grâce à l’inspiration inépuisable du peuple algérien, je me suis un peu affirmé avec les titres  Système Dégage  et  Samidoun  avec le groube Tikoubaouine qui traitaient de l’actualité du Hirak. J’ai aussi rendu hommage aux détenus du Hirak avec la chanson Libérez Zou3ama. À l’occasion de l’anniversaire du déclanchement de la révolution du sourire, j’ai écrit une chanson intitulée Echa3b el magnifico dont on a tourné le clip un mardi pendant la manifestation hebdomadaire des étudiants que je considère comme la locomotive de notre révolution. J’ai aussi fait une chanson récemment avec la chanteuse Amel Zen Bini W’Binek

Qu’est-ce que représente l’art pour vous ?

L’art est témoin de son époque. Selon moi, l’artiste est porteur de message en temps  de révolution, ce message doit être au diapason du peuple, de ses revendications et de ses rêves. L’art est aussi porteur de la voix du peuple, il la fait retentir et lui crée un écho.  L’art parle de l’Histoire et fait parler l’Histoire.

En Algérie, la liberté de création, de pensée et d’expression est souvent tenue en laisse. Or, l’art, c’est le droit à l’expression, mais aussi à la subversion. Comment vous situez-vous dans cette réalité ?

J’ai toujours été attiré par la chanson à texte engagée. J’ai forgé ma culture musicale avec des artistes comme Dahmane Harachi, Matoub Lounes, Idir, Brel, Gnawa Difussion, Intik, Brassens, Marley, etc. J’ai grandi dans un quartier populaire, comme la majorité des Algériens. Les préoccupations  sociales ont toujours fait partie de ma vie de citoyen ; pour moi il était évident d’intégrer cette dimension dans mon art qui est ma passion.En réalité, je me situe là où je suis moi-même, un élément totalement libre, qui obéit à son élan intérieur et qui fait les choix artistiques qu’il aime. Je me vois en tant qu’artiste libre dont le souci principal est de laisser jaillir le feu qui l’habite, qui fait la musique qui le passionne et qui le rapproche à la fois de lui-même, de sa viscéralité, et du monde qui l’entoure. L’aspect financier de l’art ne m’intéresse pas outre mesure. Avant d’être commercial, l’art est d’abord l’expression d’un choix, d’un engagement, d’une intimité, d’une subjectivité profonde, d’une passion. Je ne veux en aucun cas que mon art soit otage d’une quelconque chapelle ou bureaucratie.

La révolution du 22 février a libéré la parole et redonné à l’Algérien la possibilité de se réconcilier avec lui-même. Vos chansons lui  sont presque toutes dédiées. Comment avez-vous vécu et comment vivez vous encore cette révolution ?

Le 22 février a provoqué une débandade d’émotion, des sentiments que l’on ne connaissait pas avant. Je l’ai vécu comme un second souffle, une renaissance. Nous sommes encore en révolution, nous allons continuer et nous n’allons pas nous arrêter. Certes, j’ai été déçu quant aux élections faites malgré tout cet élan populaire, mais cela n’empêche pas notre marche vers la liberté. Notre combat est noble, nous cherchons une justice libre et indépendante, un État basé sur des institutions démocratiques, et qui consacre les libertés, toutes libertés individuelles et collectives, c’est celle-là l’Algérie que nous voulons construire. Mon art est au service des aspirations démocratiques de mon Algérie.

Dans vos chansons, vous utilisez l’arabe algérien, le tamazight et le français en même temps et dans une spontanéité d’une rare beauté. Comment appréhendez-vous cette identité plurielle ?

L’Algérie que l’on connaît est une Algérie plurielle qui parle l’arabe, la daridja, le kabyle, le français. Même dans les quartiers populaires, nous avons grandi dans une  mosaïque de cultures, chaoui, Sahara, kabyle, etc. Nous avons grandi ensemble et nous pouvons communiquer sans violence. C’est l’image de notre Algérie, multiple, multiculturelles, multilingues tout en respectant certainement l’autre. Notre magie, nous  les Algériens, est que nous nous comprenons sans même nous parler, nous pouvons communiquer par le signe, le geste.  Je me permets de donner l’exemple du terme Hirak : le Hirak est une  déformation du mot Harak. Bousiller les mots est un génie populaire bien connu chez les Algériens, c’est pour cela que je préfère garder ce nom pour désigner notre révolution, le mot harak est international, par contre Hirak c’est algérien, Ta3na ! D’ailleurs pour moi, le hirak est beaucoup plus grand que Harak ; le hirak est une révolution, un espoir de tout un peuple qui a décidé de prendre son destin en main, d’en finir avec les anciennes pratiques et de construire une nouvelle Algérie ayant le peuple au centre de ses intérêts. Je revendique cette pluralité que je reproduis dans mes chansons.

Vos musiques sont  des mélanges de plusieurs sonorités qui rappellent avec bonheur l’esprit jovial et avide de liberté des Méditerranéens. C’est un choix réfléchi ou c’est venu spontanément ?

J’enchaîne justement avec votre précédente question. Personnellement,  je revendique cette pluralité que je reproduis dans mes chansons, un phénomène non réfléchi et dans lequel je me reconnais moi-même, je suis né dans cette culture, dans cette pluralité.Nous sommes méditerranéens, nous avons grandi dans la même folie de la chanson chaabi, kabyle, reggae. Si l’on observe de plus près la sociologie de l’Algérie, on retrouve un très grand nombre d’éléments qui se mélangent pour donner des diversités innombrables dans la musique, dans les pratiques de la vie quotidienne, les traditions, les langues, les styles vestimentaires, etc.

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Vos chansons « Système dégage », « Mademoiselle Algérie », « Ntouma » sont de magnifiques  hymnes à la liberté et à la vie. Quels seront vos prochains produits ?

D’abord, je vous remercie pour le compliment. Pour rappel, je viens de sortir un titre avec Amel Zen intitulé Bini W’Binek. Certainement, il y aura d’autres productions. Je ne vais pas m’arrêter, c’est par contre là que tout commence véritablement pour moi. Je n’ai pas encore d’albums, donc l’avenir nous cache des surprises et des occasions que nous allons saisir pour produire des choses nouvelles.

Quand vous parlez de l’Algérie, vous évoquez souvent «  le soleil ». Les Algériens sont, pour vous, « les enfants du soleil ». Le soleil va-t-il enfin se lever sur ce pays damné ?

Je suis très optimiste, bien sûr que le soleil jaillira sur notre pays. Il va dissiper toutes nos craintes et pressions. Je vous invite à observer et essayer de voir où nous étions et où nous sommes aujourd’hui. Je suis très optimiste, ça a déjà commencé depuis le 22 février et ça continue ; le soleil jaillit petit à petit. Mais, comme on le dit chez nous, on ne peut pas cacher le soleil par un tamis. Les enfants du soleil sont mon inspiration, chaque enfant du soleil est mon inspiration.

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