« On ne peut pas isoler le théâtre du tout social et politique » (Ahmed Cheniki, universitaire, essayiste)

Dans cette interview, Ahmed Cheniki, l’un des rares spécialistes du théâtre en Algérie, relève les embûches qui empêchent le 4ème art de décoller en Algérie et explicite la responsabilité de l’État, notamment du ministère de la Culture, dans le naufrage de cet art. Tout en rappelant que le théâtre « est une service public » qui ne doit pas être soumis à la « loi de l’offre et de la demande », il pointe du doit l’inexistence de la critique théâtrale, qu’elle soit universitaire ou journalistique, ce qui, selon lui, constitue un autre obstacle à l’épanouissement du théâtre algérien.

À l’occasion de la journée mondiale du théâtre, le 27 mars, il est important de rappeler la situation dramatique de cet art en Algérie. Il est presque inexistant et les salles, celles qui demeurent encore, ne fonctionnent que d’une manière intermittente. Pourquoi le naufrage du théâtre algérien selon vous ?

Il ne faut pas trop se faire d’illusion, le pays a de sérieux problèmes en matière culturelle, pas uniquement le théâtre, c’est la même chose pour le livre, le cinéma, la peinture.

Le théâtre en Algérie est malade depuis très longtemps. J’ai comme l’impression que depuis la disparition fin 1989 et la première moitié des années 1990 de Bouguermouh, Mustapha Kateb, Ould Abderrahmane Kaki, Kateb Yacine, Abdelkader Alloula et Azzedine Medjoubi, le théâtre va à vau-l’eau. C’est comme s’il n’y avait pas de relève, même si on peut dire que quelques hirondelles arrivent encore à essaimer cette période automnale. Il se trouve que les structures sont obsolètes. Rien n’a changé depuis le décret de 1963 portant nationalisation du théâtre et les ordonnances sur la décentralisation de 1970. Tout est désordonné, rien n’est clair. Il y a, certes, des troupes « privées », mais elles fonctionnent comme des coopératives de la révolution agraire. Le ministère de la culture n’a jamais eu une vision claire de la représentation culturelle et de l’activité théâtrale. Apparemment, cela ne l’intéressait pas/ne l’intéresse pas.  Il faudrait tout revoir si on veut que les choses changent. Mais peut-on transformer l’activité théâtrale si toute la société ne changeait pas et si l’absence d’un projet démocratique se faisait encore attendre ? Il ne faut pas rêver, on ne peut isoler le théâtre du tout social et politique. Il y a eu, certes de petites choses qui ont été réalisées, ici et là, notamment au début des années 60, la première moitié des années 1960, au milieu de la décennie 1980. Il ne faut pas trop se faire d’illusion, le pays a de sérieux problèmes en matière culturelle, pas uniquement le théâtre, c’est la même chose pour le livre, le cinéma, la peinture. Comment dans ces conditions peut-on avoir un théâtre actif ? Je n’y crois pas, même si comme je viens de vous le dire, il y a quelques tentatives intéressantes produites par des gens comme Ahmed Rezzag, Mohamed Cherchal ou Mohamed Abbas. Il y en a d’autres, mais c’est tout simplement du volontarisme. On a pensé, à un moment donné, faire de belles choses en distribuant de l’argent sans un projet cohérent et en multipliant les théâtres régionaux, ce qui est une idiotie, alors qu’il aurait été intéressant que, comme partout, les théâtres municipaux conservent leurs statuts. Mais c’est vrai que la culture n’est pas l’affaire du ministère de la culture, mais aussi des autres départements. C’est l’erreur commise par l’ancienne ministre de la culture qui pensait qu’en transformant les théâtres municipaux en des espaces régionaux, elle règlerait la question des théâtres. Quelle idiotie ! Quand Alloula, alors qu’il était membre du conseil national de la culture (CNC), le ministère avait disparu, nous avions convenu d’une réforme en profondeur qui transformerait l’entreprise et l’activité théâtrale en encourageant l’émergence d’unités de production autonomes dans les théâtres d’État et en donnant un statut juridique aux « coopératives ».

Qu’en est-il de la production théâtrale ? Peut-on dire qu’elle est soumise à la loi « de l’offre et de la demande » ?

Le théâtre ne peut être soumis à l’offre et à la demande, c’est un service public. Tous les théâtres sont subventionnés en Europe par l’État et des structures privées et aux États Unis par les fondations.

Aujourd’hui, comme je viens de vous le dire, il y a certes, quelques petites tentatives, exceptionnelles qui ne peuvent donner l’illusion d’une embellie. Beaucoup n’ont pas un projet sérieux. Le personnel administratif est pléthorique, les métiers techniques se caractérisent par un sérieux déficit. Il y a aussi le problème de la formation qui est très grave. Il fallait envoyer nos comédiens et techniciens pour des stages dans les grands théâtres européens. J’avais, à l’époque, contacté le Piccolo Teatro de Milan (j’y ai collaboré pendant une certaine période au niveau de Dionys) et le théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine qui étaient d’accord pour recevoir des comédiens et des techniciens. Rien. Mon ami Michel Corvin s’était, au nom de l’Institut de Cannes, je l’avais encouragé, déplacé à l’ISMAS pour leur proposer des stages, rien. Le théâtre ne peut être soumis à l’offre et à la demande, c’est un service public. Tous les théâtres sont subventionnés en Europe par l’État et des structures privées et aux États Unis par les fondations. Mais c’est vrai que le théâtre privé qui produit des pièces de boulevard (situation triangulaire, happy-end) est bénéficiaire. C’est un peu comme la littérature dite de consommation, Musso ou Harlequin. 

La critique théâtrale, qu’elle soit universitaire ou journalistique, est très marginale. Est-ce le critique qui fabrique le dramaturge ou le dramaturge qui fabrique le critique ? Quelle est la part de l’un et la part de l’autre dans le développement du théâtre ?

De très nombreux « critiques universitaires » n’ont jamais visité un théâtre de l’intérieur.

Je vais peut-être vous surprendre, mais je vous dis tout simplement qu’aujourd’hui, la critique au sens propre du terme est inexistante, que ce soit la critique universitaire, journalistique ou d’auteur. Les journaux n’ont plus de spécialistes du théâtre, ni d’espace consacré à cet art ; c’est vrai que la production est pauvre. Les journalistes usent trop de jugements de valeurs, de sermons, oubliant l’essentiel : un compte rendu de pièce est tout simplement une simple présentation abordable avec quelques petits commentaires. Peut-on parler de critiques universitaires dans un pays où souvent les thèses tournent autour du sujet, oubliant l’essentiel, le terrain. Beaucoup d’universitaires qui ont soutenu des thèses sur le théâtre n’ont jamais été au théâtre, se satisfaisant d’un mémoire (souvent confondu avec thèse) saucissonné en « partie théorique » (le terrain absent) et « partie pratique ». De très nombreux « critiques universitaires » n’ont jamais visité un théâtre de l’intérieur. Mais, bien entendu, il y a aussi des travaux universitaires très sérieux, que ce soit sur le théâtre ou sur d’autres univers des sciences sociales, mais ils sont, selon moi, très rares. Leurs auteurs partent souvent du terrain qui est l’élément fondamental pour aller ailleurs et revenir au terrain. Il faut du temps pour que les choses changent, il faudrait tout simplement que l’université retrouve les contours de la pratique scientifique. C’est un monde complexe, le théâtre. Un critique doit entretenir des relations paradoxales avec les femmes et les hommes de théâtre, de distance et de passion à la fois. J’ai beaucoup d’histoires avec le personnel du théâtre, anecdotes, travail, questionnements, j’assistais souvent aux répétitions et à l’évolution du travail, il y a aussi beaucoup de confidences. Mais malheureusement, certains sont décédés, il y a beaucoup de choses que je ne dirais jamais. Le journaliste a une éthique, comme le véritable homme politique, quand il fréquente un autre militant, même dans des conditions d’hostilité, il n’a pas le droit de révéler ces choses sans l’aval de l’autre personne. Le théâtre a une éthique, la vie aussi.

Dans plusieurs pays, il existe des théâtres privés et certains théâtres publics sont donnés en concession à des professionnels de l’industrie du spectacle. Chez nous, l’État monopolise tout sans être entrepreneur. Une ouverture du secteur du théâtre à l’initiative privée est-elle souhaitable ?

La question du privé est quelque chose qui se pose à l’entreprise et au fonctionnement économique du pays marqué par d’extraordinaires confusions et ambiguïtés. Le privé au théâtre, c’est comme l’activité économique. Il existait déjà dans les années 1960 une troupe privée, mais il n’y avait pas de textes législatifs, c’est le TTP (Troupe du théâtre populaire, 1967) de Hassan Hassani et une autre au milieu des années 1970-80, celle de Slimane Benaissa. Puis par la suite, il y eut les fameuses coopératives après 1988, on avait trouvé une astuce pour être conforme aux textes, c’est l’ordonnance portant révolution agraire. Il y a plusieurs possibilités. À l’étranger, il y a des formules différentes selon le pays. L’État peut prendre en charge les théâtres, mais à condition que la définition de l’État soit claire et que le régime soit transparent. Chez nous, il faut tout revoir, pas uniquement la place du privé, mais toute l’entreprise et l’activité théâtrales posent problème.

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