Faire de la question de Palestine « un objet de discussion et de compréhension »

À travers cet essai historique et politique publié en 1979 et réédité en 1992, l’auteur qui se positionne comme Palestinien, précise la nature de son intervention : « Ni expertise, ni témoignage personnel, mais un ouvrage basé sur des faits vécus, une certaine conception des droits de l’homme et sur les contradictions d’une expérience sociale ».

Un pays et un peuple « juridiquement absents »

La Palestine. Un territoire colonisé par l’État sioniste dont le peuple a été persécuté par l’Europe chrétienne durant la première moitié du 20ème siècle.

Les Palestinien.ne.s. Un peuple expulsé de son territoire. Depuis la Naqba (catastrophe) (1948), il subit la politique expansionniste de l’État d’Israël et son lot de conséquences tragiques : dépossession, dispersion, dépendance, exil. Ce peuple « incompris », « ignoré » est très souvent désigné en termes de « réfugiés » ou « d’extrémistes » vit une expérience unique dans la région du Moyen-Orient : la rencontre dramatique et traumatisante avec le sionisme. Un drame national et collectif qui met en évidence « une histoire politique d’une complexité inhabituelle et même sans précédent ».

Les Palestinien.ne.s et les États-Unis

La position des États-Unis à l’égard des Palestiniens est extrêmement importante pour deux raisons. D’abord en leur qualité de « premier patron et allié stratégique » d’Israël, ensuite parce qu’ils constituent la seule force extérieure qui cherche à avoir un rôle au Moyen-Orient.

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Le lobby sioniste, avec la complicité des gouvernements de la droite israélienne, joue un rôle déterminant dans la politique américaine vis-à-vis du peuple palestinien. En 1988, sur injonction de ce lobby, le dirigeant de l’O.L.P., Yasser Arafat, a été empêché d’entrer sur le territoire américain par le Secrétaire d’État américain, Georges Shulz. L’amendement Grassley présenté au Congrès poursuivait trois objectifs : interdire à l’O.L.P. « toute rencontre » aux Etats-Unis ; supprimer la mission d’observation de l’O.L.P. à l’O.N.U., et fermer le bureau palestinien à Washington. Mais la cour du district refusa d’exécuter. En 1979, Andrew Young, l’ambassadeur américain aux Nations Unies, fut contraint de démissionner après un contact informel avec Zuhdi Terzi, le délégué palestinien à l’O.N.U. Selon E. W. Said, cette attitude d’hostilité et d’exclusion à l’égard des Palestiniens a bien sa logique. Elle est l’extension de la politique officielle israélienne, immuable et pourtant toujours plus violente. Pourtant, malgré cette interdiction de contact et de rencontre avec les dirigeants palestiniens, ces derniers ont, à maintes reprises, eu des contacts secrets avec les autorités américaines. En 1970, l’O.L.P. est intervenue en faveur des Américains à Beyrouth. La protection de l’ambassade américaine ainsi que l’évacuation des ressortissants américains par la mer ont été assurées par les Palestiniens (1976). En 1979, les trente Américains tenus en otage à l’ambassade américaine de Téhéran ont été libérés grâce à l’intervention de Yasser Arafat.

Si la Palestine a toujours été un sujet « secondaire », voire une affaire de politique intérieure américaine, contrôlée depuis 1948 par le lobby israélien, la question palestinienne a commencé à émerger dans la conscience américaine grâce à trois facteurs.

Primo, l’influence des Palestiniens et des Arabes américains vivant aux États-Unis. Secundo, les efforts de l’opinion indépendante ou libérale, des organisations et des militants représentant l’opposition anti-guerre et anti-impérialiste aux États-Unis. Tertio, le rôle de Juifs américains et européens, d’opposants à la guerre en Israël, d’organisations et de groupes qui soutiennent « La Paix Maintenant ».

La question palestinienne a gagné en visibilité grâce à l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) 

La détermination des Palestinien.ne.s d’imposer L’O.L.P. comme l’authentique dirigeante du peuple palestinien a joué un rôle important dans la modification de la conscience occidentale vis-à-vis des droits palestiniens. Car « elle proposait un programme clair (…) qui incarnait une nation en exil plutôt qu’il ne faisait partie d’un vague rassemblement d’individus et de petits groupes vivant ici et là ». La mobilisation et le travail structuré des Palestiniens et des dirigeants politiques ont permis à la cause palestinienne de gagner en visibilité, d’entrer dans le discours américain et d’obtenir la reconnaissance, l’adhésion et le soutien d’organisations internationales (O.N.U., la Ligue arabe…), d’organisations transnationales (Organisation de l’unité africaine, Le Vatican) et d’organisations non gouvernementales.

Yasser Arafat, une « figure tragique d’une extraordinaire trempe politique »

Malgré l’exil, la dispersion, les lois répressives de certains pays arabes et en dépit de l’hostilité et de la politique éliminatoire d’Israël à l’égard des Palestiniens avec le soutien des États-Unis, le peuple palestinien a cependant pu s’unir autour d’une figure nationale et politique personnifiée par Yasser Arafat. Selon E. W. Said, ce personnage a une double personnalité : celle d’un leader indiscutable et immédiatement reconnaissable, symbole de la Palestine, et celle d’un chef politique avec lauriers et privilèges, et les inconvénients que cette sorte de personnalité suppose.

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Cet homme bénéficiait d’une grande popularité auprès de son peuple. Ses apports à la cause nationale palestinienne sont nombreux. Il a permis l’instauration d’un système politique démocratique, contrairement aux pays arabes avoisinants. Il a conduit ses compatriotes vers une coexistence avec Israël et a instauré des modes d’interaction qui ont facilité la communication avec son peuple. Il a été l’un des rares leaders des luttes nationales à empêcher le développement d’une violence sectaire ou inter palestinienne. Si les apports de Yasser Arafat ont servi la cause du peuple palestinien, ce dernier n’a cependant pas cessé, durant le règne de Yasser Arafat, de perdre des terres en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et à Jérusalem-Est. En 1982, lorsque les forces israéliennes ont envahi le Liban, les Palestiniens ont subi d’importantes pertes civiles et militaires, « terribles et lointaines retombées des accords de Camp David », écrit E.W. Said.

L’Intifada ou « l’insurrection nationale palestinienne »

L’Intifada qui a éclaté dans les territoires occupés est un modèle de lutte durable, relativement non violent, inventif, courageux et étonnement intelligent qui a influencé d’autres peuples, dans les pays arabes, en Europe de l’Est, en Afrique, en Asie… Car « là où les troupes israéliennes tirent sur les civils, les harcèlent et les maltraitent, les Palestiniens inventent des moyens pour contourner ou traverser les barrières. Là où les prescriptions d’une société encore largement patriarcale maintiennent les femmes dans la servitude, les Palestiniens leur donnent une nouvelle voix, une nouvelle autorité, un nouveau pouvoir », écrit E.W. Said.

Deux facteurs ont contribué à affaiblir l’Intifada. Primo, la crise du Golfe qui a favorisé l’isolement arabe et international de l’O.L.P., et le dénuement des Palestiniens vivant au Golfe. Secundo, le quota des migrants russes vers Israël n’a pas été limité dans l’arrangement qui a été conclu entre les États-Unis et la Russie. Cet état de fait a encouragé la migration en très grand nombre des Juifs russes en Israël.

Le terrorisme et ses retombées sur la lutte du peuple palestinien

Selon l’auteur, les actions terroristes menées par des Palestiniens ont créé un amalgame entre le mouvement national palestinien et les actions politiques palestiniennes terroristes qui ont eu lieu dans un contexte défini et des circonstances bien particulières. Devant la détermination acharnée d’Israël à accélérer le processus pour réduire, minimiser les palestiniens puis pour s’assurer de leur absence en tant que présence politique et humaine dans l’équation du Moyen-Orient, les Palestiniens ont répondu, à la fin des années 1960, et début des années 1970, par des assassinats, des détournements d’avions, des prises d’otages, des attentats. Cependant, E.W. Said souligne que les attaques punitives des Israéliens (terrorisme d’État) en guise de réponse aux actions terroristes sont plus importantes et ont causé plus de dommages aux Palestiniens. « Le nombre de Palestiniens tués, l’ampleur des pertes matérielles, les privations physiques, politiques, psychologiques, a très largement excédé les dommages infligés aux Israéliens par les Palestiniens », écrit-il. Puis il attire l’attention sur le caractère asymétrique de la situation des Palestiniens et met l’accent sur l’extraordinaire disproportion, ou asymétrie, entre, d’un côté, la situation des Palestiniens en tant que peuple affligé, dépossédé et bafoué, et de l’autre côté, Israël en tant « qu’État du peuple juif », instrument direct de la souffrance des Palestiniens. Cette souffrance qui est à la fois énorme et largement ignorée. D’une part, par les présidents américains qui refusent de reconnaître la lutte des Palestiniens pour leurs droits alors qu’ils n’hésitent pas à célébrer le combat des dissidents russes, afghans, chinois… Et d’autre part, par des intellectuels engagés et d’ex-politiciens qui n’approuvent pas la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens mais qui font preuve de manque de courage car ils n’osent pas exprimer leur opinion en public. La question de la « trahison des clercs » concerne également les intellectuels israéliens et occidentaux juifs et non juifs qui s’enferment dans le silence, l’indifférence, l’ignorance. Leur non engagement est du point de vue d’E. W. Said « une preuve de complicité et de lâcheté ». Cette attitude maintient le peuple palestinien dans sa souffrance et sa tragédie.

À quoi sert ce livre ?

Cet essai politique poursuit plusieurs objectifs. Informer l’opinion américaine et occidentale sur la « réalité du traumatisme collectif national » du peuple palestinien. Permettre la compréhension d’une « situation pas très bien connue et certainement incorrectement appréhendée ». Faire prendre conscience que la question de Palestine a été ignorée par les Sionistes et les Américains alors qu’elle constitue une « part concrète et importante de l’histoire ». Mettre en lumière le fait que la question juive en Europe chrétienne s’est résolue par la colonisation des terres palestiniennes par les Sionistes, contraignant les Palestiniens musulmans et chrétiens à quitter leur patrie pour devenir des réfugiés. Faire de la question de Palestine « un objet de discussion et de compréhension » afin de la sortir du gouffre de l’Histoire et de l’état d’isolement dans laquelle elle a été confinée.

Par ailleurs, E. W. Said remet en cause la « neutralité du langage » des études politiques universitaires sur le Moyen-Orient qui légitiment le sionisme lequel reproduit à l’égard du peuple palestinien les préjugés occidentaux à l’égard de l’Islam, du monde arabe et du Moyen-Orient. « Cette attitude nous déshumanise, nous ravale au niveau d’une nuisance à peine tolérée », écrit-il dans son introduction.

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La Question de Palestine est un ouvrage incontournable pour plusieurs raisons. Il propose une version objective et documentée du conflit israélo-palestinien et permet de comprendre la tragédie du peuple palestinien. Il dévoile la réalité de l’État d’Israël et contribue à réajuster les représentations occidentales et autres de la réalité palestinienne et israélienne. C’est pourquoi, il mérite d’être recommandé, diffusé, commenté, discuté afin de sortir la question de Palestine du cercle des spécialistes, des experts et des initiés.

Edward Wadie Saïd, La question de Palestine, Actes Sud, 382 p., 2010.

Dans la préface de l’édition de 1992, Edward W. Saïd précise que l’ouvrage The question of Palestine a été écrit entre 1977 et 1978 et publié en 1979 aux éditions Vintage Books Édition.

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