« La Coureuse des vents » de Louenas Hassani : Addis en quête d’Autres

Dans les premières lignes de Kafka, Pour une littérature mineure, Gilles Deleuze et Félix Guattari écrivent : « Comment entrer dans l’œuvre de Kafka ? C’est un rhizome, un terrier. Le Château a ‘’des entrées multiples’’ dont on ne sait pas bien les lois d’usage et de distribution. L’hôtel d’Amérique a d’innombrables portes, principales et auxiliaires, sur lesquelles veillent autant de concierges, et même des entrées et des sorties sans portes[1]».

De même, on peut se poser une question similaire pour Addis, héroïne et personnage central du premier roman de Louenas Hassani, La Coureuse des vents[2]. Comment l’aborder ?  Comment la saisir ? Comment entrer dans sa psyché ? Comment retracer les sentiers qu’elle enjambe ? Autant de questions que suscite le personnage multiple, rhizomatique et complexe de Louenas Hassani.

Pour paraphraser Deleuze et Guattari, je dirais qu’Addis est un Château dont les entrées multiples sont son identité plurielle, bariolée, dispersée de par le monde. Tout au long du roman, elle cherche un usage adéquat à cette richesse infinie, enfouie en elle : parfois les portes s’ouvrent, parfois non. Infatigable, elle construit, par sa religion de dialogue et d’amour, des ponts et des passerelles que les fanatismes (religieux et politiques) – qui empoisonnent sa vie – tentent de détruire systématiquement. Sa réponse est simple : Non au néant ; oui à la vie.

Comme Jean El Mouhoub Amrouche, Addis est un « champ de bataille ». Elle est Addis et Evangeline. Elle est éthiopienne et berbère, française et israélienne, chrétienne, juive et musulmane. Elle n’a rien choisi. Elle a tout accepté. Sa quête est celle de l’équilibre, de l’harmonie. Comme son concitoyen Albert Camus, elle ne ressent que le « seul devoir d’aimer ». Sa manière d’aimer ? La transmission. Elle a choisi l’enseignement et quel enseignement ? Bien évidemment, l’Histoire. Pour elle, c’est le seul domaine qui permet de jeter des ponts entre passé et présent, entres identités meurtries, entre les monologues politiques infructueux de tous bords.

Le roman s’ouvre sur un entretien où, Addis face au jury d’agrégation de second degré, exprime son engouement pour le Moyen-âge, pour l’histoire tout court :

« ––Qui a dit que «nous sommes plus manipulés et déterminés par les faits, les événements et les pouvoirs que nous ne sommes capables de prendre en main notre destin et celui de la société » ?

 ––Jacques Le Goff, répondit la candidate d’emblée.

––On reconnaît facilement les férus de Jacques Le Goff et de Marc Bloch, ajouta l’historien médiéviste.

Addis était consciente que tôt ou tard elle devrait partir sur les routes, suivre les traces et recueillir les empreintes »[3].

Depuis sa tendre enfance, elle lisait Le Discours sur le colonialisme et le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire ; elle dévorait les livres de Darwich, Federico García Lorca, Adonis, Arthur Rimbaud et Pablo Neruda. « Elle voulait tout savoir sur la condition de l’homme, sur ses trajectoires, la littérature, la sociologie, l’anthropologie, la philosophie…[4]». Sa vie, son existence, sa joie de vivre, tout cela se résume à une question : Que puis-je faire pour l’Autre ? Que puis-je espérer de l’Autre ? Comment puis-je maintenir les ponts solides avec l’Autre/les Autres ? C’est la question centrale aussi de La coureuse des vents, sa trame narrative. Du monde touareg algérien à Paris, de Paris à Jérusalem, Addis emmène, partout, dans ses bagages, le fruit de sa rencontre avec les livres, avec l’histoire, avec l’humanité :

«Me connais-je ? Combien d’autres en moi? Et l’Autre n’est-il pas moi? Je suis moi et l’Autre. Une métaphore de la rencontre. Et de l’Autre à moi, la route. La route symbiotique. La distance à abolir. Y ériger un pont. Pour mieux arriver à moi. Moi quintessencié ! »

Et en bas de la lettre, elle avait rajouté :

«P.-S. Pourquoi les hommes ont-ils de la difficulté à revendiquer les ponts? »

Cette quête initiale de l’Autre l’a menée, vers la fin du roman, en Israël, à la recherche d’un célèbre historien, Shlomo Sand, un homme, comme elle, de ponts. Sous la bannière de Mahmoud Darwich  et de sa poésie, ils discutent de la situation politique qui déchire le pays, des solutions possibles et de la nécessité d’agir en urgence. Elle n’a eu de cesse de rappeler que le problème est celui « de la terre » et qu’il faut écarter, d’emblée, les religions et les fanatismes qui s’y agrègent. Shlomo Sand réplique en évoquant l’amitié et le respect qu’il voue pour Mahmoud Darwich, à sa résistance par la ténacité de sa plume, par la fulgurance de ses poèmes : « — La guerre des Six Jours m’avait détruit, expliqua l’historien Shlomo Sand. J’avais 21 ans et une tête farcie d’idéaux tous partis en fumée. J’ai tiré sur des hommes. Quand je pense aux célébrations de la victoire, j’ai toujours envie de vomir. Je voulais fuir, m’en aller, m’éloigner des lieux du crime et oublier le soldat, l’homme transformé en machine pour exécuter l’absurde. Après la guerre, je suis allé voir mon ami le poète chez lui, dans sa résidence surveillée. Je lui ai dit que je voulais partir, que je ne supportais plus cette terre. Il m’a dit que non, lui et moi étions des ponts. Je lui ai dit: ‘‘Mais les ponts ont tous été détruits.’’ ‘‘Reste pour les rebâtir !’’ qu’il me disait. Nous avions la nuit pour en parler. La fumée et le vin finissaient d’approfondir la rupture en moi. »

Shlomo Sand et Addis, par leurs pensées, leurs positions, leur dialogue, s’inscrivent dans le sillage de la « drachme perdue », célèbre parabole de Grégroire Nysse, développée dans son Traité de la virginité. Cette parabole offre une belle occasion de méditation. Pour la trouver, il faut allumer la lampe, retourner toute la maison, en explorer les coins et les recoins, jusqu’à ce qu’on voie briller, dans la pièce obscure, le métal de la pièce. Le faisceau de lumière que dégage la pièce perdue est celui de la raison qui vient guérir l’âme, soigner l’être, rétablir la paix. C’est une pure expérience d’autonomie, d’émancipation et de lucidité. Ensemble, Shlomo et Addis expriment, chacun à sa manière, une quête de lumière, d’infini, de paix. Un combat pour la reconnaissance des altérités.

Idéologie, ressentiment, vérité

Une lecture attentive et approfondie de La Coureuse des vents peut mettre l’accent sur deux choses : une dénonciation radicale de l’idéologie et du ressentiment, dans le but de tracer une troisième voie, « Par-delà le Bien et le Mal », pour reprendre le titre d’un célèbre ouvrage de Nietzsche. Cette critique acerbe est due au fait que l’idéologie génère du ressentiment et que le ressentiment, à son tour, mène à la déflagration, au chaos et à la néantisation de l’existence.

Dans Sur la reproduction, Louis Althusser écrit à propos de l’idéologie ceci : «… ce n’est pas leurs conditions d’existence réelles, leur monde réel, que les ‘’hommes’’ ‘’se représentent’’ dans l’idéologie (religieuse ou autre), mais avant tout leur rapport à ces conditions d’existence réelles. C’est ce rapport qui est au centre de toute représentation idéologique, donc imaginaire du monde réel. C’est dans ce rapport que se trouve contenue la ‘’cause’’ qui doit rendre compte de la déformation imaginaire de la représentation idéologique du monde réel. Ou plutôt, pour laisser en suspens le langage de la cause, il faut avancer la thèse que c’est la nature imaginaire de ce rapport qui soutient toute déformation imaginaire qu’on peut observer (si on se vit pas dans sa vérité) dans toute idéologie[5]».

C’est cette déformation du réel qu’Addis essaye de rétablir tout au long de son odyssée identitaire, en semant l’espoir et cherchant l’amour. 

Par ailleurs, les événements sanglants, dus à des attentats terroristes, que relate le roman convoque inconditionnellement la question du ressentiment. Le ressentiment, par l’abus de certitude et le fanatisme qu’il rend possible mène, inéluctablement, à la vengeance, donc à la violence. En tant que produit de l’idéologie, le ressentiment reste « une émancipation aliénée ». Il véhicule une vision du monde défigurée, soutenue par des rêveries religieuses et politiques qui poussent à la violence, à l’acte violent. Une fois en situation de pouvoir, le ressentiment se complait à l’ordre établi. Sur cette question, Pierre Bourdieu écrit : « Le ressentiment est une révolte soumise. La déception, par l’ambition qui s’y trahit, constitue un aveu de reconnaissance. Le conservatisme ne s’y est jamais trompé : il sait y voir le meilleur hommage rendu à l’ordre social, celui du dépit et de l’ambition frustrée[6]». Prendre conscience du phénomène aide considérablement à éviter de tomber dans les dérives et les illusions de la « fausse conscience ». Cela implique une grande lucidité.

Des deux notions d’idéologie et de ressentiment, on passe automatiquement vers la question de « vérité ». Qui la détient réellement ? Une question qui traverse de haut en bas le roman de Louenas Hassani. L’idéologue fanatique et l’intégriste religieux diront que c’est de Mon côté que ça se trouve. En témoigne la figure du « martyr » dans le roman qui, en prétendant détenir la vérité du ciel, érige des bains de sang au nom de sa « vérité ». Dans un passage de L’Antéchrist, Nieztsche évoque avec virulence la figure du « martyr », en rapport avec la question de « vérité » : « L’idée que des martyrs prouvent quelque chose quant à la vérité d’une cause est si peu vraie que je voudrais nier qu’un martyr ait jamais eu quoi que ce soit à voir avec la vérité. L’accent avec lequel un martyr jette sa certitude-de-vérité à la tête du monde exprime déjà un si bas degré de probité intellectuelle, une telle insensibilité crasse à la question de la « vérité », qu’on n’a jamais besoin de réfuter un martyr. La vérité n’est pas quelque chose que les uns possèdent et les autres pas […] On peut être certain que sur ce point la modestie, la modération augmentent toujours en proportion du degré de délicatesse de conscience dans les choses de l’esprit[7]».

Des analogies existent entre le « martyr » de Nietzsche et celui de La Coureuse des vents : leur certitude qui rend fou, leur absence de « modestie », donc de « modération ». La solution réside dans le fait de trouver un équilibre, un raisonnement des pulsions affectives, celles du ressentiment.

Addis n’a pas choisi le camp de la « vérité ». Elle a choisi, en revanche, le camp du décentrement, de l’interprétation. Peut-être c’est l’Autre qui a raison ? Peut-être c’est nous deux ? C’est encore mieux pour vivre dans la belle humeur. Comme Aimé Césaire qu’elle admire tant, Addis a pour « race » l’humanité, pour « religion » l’amour. Elle prône une éthique de dialogue et de modération.  


[1] .Gilles DEULEUZE, Félix GUATTARI, Kafka, Pour une littérature mineure, Paris, Minuit, 1975, p.7.

[2] .Louenas HASSANI, La coureuse des vents, Ottawa, Ontario, Éditions L’Interligne, 2016.

[3] .Louenas HASSANI, Op.cit. , p.14.

[4] .Ibid, p. 13-14.

[5] Louis ALTHUSSER, Sur la reproduction, Paris, PUF, 1995, p. 217-218.

[6] Pierre BOURDIEU, Les règles de l’art, Paris, Seuil, 1992, p.39.

[7] Friedrich NIETZSCHE, L’Antéchrist, trad. Eric Blondel, Paris, Flammarion, 1994, p. 114.

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