La leçon de Yuval Noah Harari

Dans une  réflexion sur l’après-coronasvirus publiée le 20 mars dans Financial Times sous le titre « The world after coronavirus », l’historien israélien et auteur à succès, Yuval Noah Harari, lance une grosse alerte sur les dangers qui menacent le monde de demain.

Coronavirus et surveillance de masse

En effet, selon lui, la pandémie du coronavirus a été une occasion pour des systèmes réputés trop peu enclins au respect des libertés d’instaurer un système de surveillance de masse. C’est le cas de la Chine qui, pour juguler la propagation du covid 19, a mis en place, à travers des applications pour Smartphones et l’installation de millions de caméras de reconnaissance faciale, un dispositif de surveillance massive qui permet d’identifier à distance les individus porteurs du virus en rapportant leur température et pouvoir ainsi prévenir la contagion. Si cette stratégie a montré son efficacité, il n’en demeure pas moins qu’elle constitue une énorme atteinte à la vie privée des gens et, si elle venait à se perpétuer dans le temps sous prétexte de prévenir d’autres pandémies ou d’autres périls à venir, c’est tout simplement les libertés des gens et la sacralité de leur vie priée qui volent en éclats.

La responsabilité citoyenne comme alternative

Yaval Noah Harari estime cependant qu’il est possible d’éviter un basculement dans « un système totalitaire » qui contrôle tout le monde en recourant à « la responsabilisation citoyenne ». Selon lui, on peut freiner la propagation du coronavirus en diffusant une information juste, en veillant pour une communication crédible et en gagnant la confiance des citoyens pour une coopération optimale.  Il cite comme exemple dans ce sens le Singapour et la Corée du Sud qui, tout en utilisant les nouvelles technologies pour tracer et identifier les sujet atteints du covid 19, ont su gagner la confiance de leurs populations et les faire adhérer à une stratégie de lutte basée fondamentalement sur la « responsabilité citoyenne ». Le confinement est au cœur de cette démarche.

En pensant à se protéger et à protéger ses prochains d’un virus dont il peut être le vecteur, l’Algérien donne tout son sens à la responsabilité citoyenne.

Coronavirus: la confiance au cœur de la crise

En Algérie, pays très peu soucieux du présent et de l’avenir de ses citoyens, j’observe que les populations ont fait le choix de se confiner avant que les autorités n’en aient décidé. Ce choix, pour banal qu’il paraisse, n’en revêt pas moins une importance capitale puisque, au-delà de la peur de la maladie et de la mort qui peut s’en suivre, le confinement est évocateur d’un sens de responsabilité citoyenne assez élevée. Car, ce n’est pas forcément le sujet atteint du coronavirus qui succombe mais, parfois, ce sont les personnes contaminées qui, quand elles souffrent d’une vulnérabilité immunitaire, peuvent décéder. En pensant à se protéger et à protéger ses prochains d’un virus dont il peut être le vecteur, l’Algérien donne tout son sens à la responsabilité citoyenne. Pourtant, à bien observer les conditions relevées par Yuval Noah Harari pour que l’exercice de la responsabilité citoyenne soit effectif, il y a de bonnes raisons d’être sceptique. Harari considère qu’« une population volontaire et bien informée est bien souvent beaucoup plus efficace et puissante qu’une population ignorante, mais surveillée », mais, prévient-il, « pour atteindre un tel niveau de coopération, la confiance envers les autorités, envers les médias et envers la science est nécessaire».

La confiance envers la science est quant à elle plus problématique, car, en plus d’être inévidente dans le discours diffusé par les médias publics et parapublics, elle est en concurrence avec une confiance autrement plus prégnante : la confiance en Dieu.

Or, en Algérie, aucune des ses trois confiances n’est une évidence.

Algérie: là où Yuval Noah Harari ne voit pas juste

La confiance entre le citoyen et les autorités est quasiment inexistante. Preuve en est l’illégitimité flagrante du Président de la république et de son Gouvernement qui  ne disposent pas de 10% de l’électorat comme base populaire. Tout le monde se rappelle du boycott historique de l’élection du 12 décembre dernier et du rejet intense du Gouvernement qui en est issu. Même chose pour les canaux d’information de masse, notamment les chaînes de télévision qui, directement ou indirectement, sont associés par la population à des boites de résonance du discours officiel qui, lui, viserait davantage à « manipuler et gagner du temps » qu’à « convaincre et susciter des adhésions ». La confiance envers la science est quant à elle plus problématique, car, en plus d’être inévidente dans le discours diffusé par les médias publics et parapublics, elle est en concurrence avec une confiance autrement plus prégnante : la confiance en Dieu. En effet, selon plusieurs hommes de religion qui colonisent les plateaux des télévisions, « la confiance en Dieu passe avant tout ». Ainsi, en Algérie, « la tentation totalitaire » dont parle Yuval Harari ne repose pas sur « la mise en place d’un système de surveillance de masse ». L’Algérie, qui peine à numériser le service d’état civil des mairies du pays et qui ne dispose même pas d’un GIX (Global Internet Exchange), en est tout simplement incapable. La tentation totalitaire algérienne est d’essence religieuse. Les médias publics ou parapublics, les mosquées, les partis politiques et les associations islamistes et certains influenceurs ayant la cote sur les réseaux sociaux diffusent un discours selon lequel « la pandémie du coronavirus est dû à la propagation de la mécréance dans le monde » et que, pour en finir avec ce virus, « il suffit de revenir à l’islam » et de « prier Allah ».

En Algérie, « la tentation totalitaire » dont parle Yuval Harari ne repose pas sur « la mise en place d’un système de surveillance de masse ». L’Algérie, qui peine à numériser le service d’état civil des mairies du pays et qui ne dispose même pas d’un GIX (Global Internet Exchange), en est tout simplement incapable. La tentation totalitaire algérienne est d’essence religieuse.

C’est en se basant sur ce discours que des imams et des cheikhs islamistes appellent à laisser ouvertes les mosquées et à perpétuer les prières en groupe et, ceux parmi les imams et les cheikhs qui appellent au confinement, le font davantage dans une logique d’ « obéissance au wali al amr » que par responsabilité citoyenne, notamment depuis que les autorités appellent les Algériens à ne pas sortir de chez eux.  Cette convocation massive de la religion dans un espace censé être occupé exclusivement par la science n’est rien d’autre qu’une tentation totalitaire dont l’objectif premier est d’affirmer la prééminence de la religion pour écraser l’importance de la citoyenneté, promouvoir le croyant pour étouffer le citoyen. Yuval Noah Harari a vu juste. Mais, semble-t-il, il a oublié la « résurgence des religions » qui peut être fatale pour les pays où elles sont prégnantes comme l’Algérie. Néanmoins, les discours religieux, pour omniprésents qu’ils soient, restent peu audible puisque diffusés par des médias et des institutions à la crédibilité éprouvée. Conséquence : la majorité des Algériens se sont auto-confinés volontairement  avant même que les autorités ne le décident et alors même que les islamistes s’y opposent, ce qui est évocateur de leur foi implacable en la science.

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