Pour l’interculturation : de l’identité à l’altérité, du vivre-ensemble à l’agir-ensemble

« Si l’on considère la situation linguistique en Algérie, à la lumière de cette observation, il devient alors difficile de savoir où s’arrête l’interculturalité et où commence l’acculturation. »(Sebaa, 2015 : 64)[1]

À la lumière de ce chapeau brûlant, nous sommes frappés d’emblée par l’occultation des frontières entre les cultures en Algérie. La conscience de l’observateur des pratiques culturelles au quotidien serait inexorablement ébranlée par l’infinitude des actes culturels, dont les cloisons sont brouillées.

Multilinguité, pluriculturalité et multi-ethnicité : telles sont les caractéristiques de toutes les sociétés du monde – et plus particulièrement en Algérie – où les normes conventionnelles et l’homogénéité aplatie deviennent des faits inadmissibles, voire impossibles, comme le souligne M. A. Bretceille : «La diversité culturelle s’impose dans les faits […]».[2]

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Force est de constater que le contexte algérien est teinté de pluralité, de diversité et de complexité culturelle, où s’embrassent le polymorphisme anthropologique et la mosaïque sociologique. En ce sens, L’UNESCO[3] recense cinq grandes composantes inhérentes à cette mosaïque : Kabyles, Chaouias, Béni M’zab, Touaregs et Arabes. Toutefois, cette schématisation  des corpus ethniques demeure chimérique et idéale, du fait que nous témoignons d’une dissémination de chacune des différentes catégories à travers le territoire du pays. Cette inter-ethnicité[4] s’observe évidemment à travers des éléments de matérialisation culturelle : la production des bijoux, artisanat, poteries, tapis, production de céréales, d’olives, art culinaire, etc.

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Certes, cette multiculturalité béante sustente l’intersubjectivité sociétale, mais il est nécessaire de cultiver fortement un esprit d’INTERCULTUR-ATION fondé sur la co-action, la décentration, l’hospitalité et notamment l’agir collectif. Effectivement, co-agir implique une meilleure connaissance de Soi et une forte reconnaissance de l’Autre. Ces principes rapprochent aussi bien les faits culturels que les fonctionnements sensori-moteurs des locuteurs. Étant donné que la différence cultuelle et la distanciation culturelle entrainent une dissonance cognitive (confrontation/contradiction), comme le note E. T. Hall « des individus appartenant à des cultures différentes non seulement parlent des langues différentes mais habitent des mondes sensoriels différents.››[5]

Bref, c’est en échangeant que nous changeons nos modes de pensée. Cette hypothèse est déjà soutenue au XIXe siècle par Edward Sapir. Il conclut que le langage n’est pas un simple reflet de la réalité. Il contribue à la structurer. En d’autres termes, les interactions langagières et culturelles restructurent la pensée et changent les représentations mentales.                    

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D’un point de vue éducatif, il est crucial de sensibiliser/conscientiser les apprenants à la reconnaissance de l’Autre dans sa diverse diversité (altérité). Ceci convoque un enseignement des valeurs privilégiant le métissage des cultures, le jeu entre le « moi » et le « non-moi », la substitution de l’ethnique (le régionalisme persan) par l’éthique (l’altérité ontologique)[6], la relativisation de la culture dite maternelle et la tolérance…

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La culture est une notion-caméléon, une entité transfuge et une pratique mouvante et innovante, les ethnologues nous l’ont souvent répété, dont l’enseignement et/ou la trans-mission demeure quelquefois impossible. Dès lors, la problématique du « co-culturel » gagnerait à être promue et valorisée dans la perspective actionnelle. Cette dernière a pour vocation primordiale de fonder les tâches culturelles, en classe, sur  la coaction et la collaboration où la personne enseignante propose aux apprenants des projets socio-pédagogiques centrés sur les convergences plutôt que sur les divergences culturelles, en vue d’instituer une culture élaborée en commun et promouvoir la concitoyenneté. Comme l’ébauche cette assertion : «[…] met l’accent non sur les différences culturelles ou communautaires mais sur l’universalité de valeurs humaines fondamentales et de l’individu qui est d’abord un citoyen avant d’être membre d’un groupe culturel particulier.»[7]

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Cette conception pédagogico-didactique nous meut vers la saisie de Soi  qui est, finalement, une entité ontologique inachevée se complétant avec la rencontre de l’Autre. L’Autre dans sa différence, sa diversité et sa complexité psycho-sociétale. D’où la nécessité d’éradiquer les confins entre le Je et l’Autre, la mêmeté et l’ipséité, l’identité et l’altérité. Comme le suggère l’intitulé de l’ouvrage phare de P. Ricœur Soi-même comme un autre qui affiche une rupture avec l’égologie cartésienne « Cogito ergo sum» reposant sur l’identité-idem.

La relation en miroir [8] permet finalement de dégeler les stéréotypes aberrants et les clichés sclérosés qui nous habitent, de défiger le choc culturel [9] frustrant et de saisir les « culturèmes » et les implicites encyclopédiques dont s’imprègnent les cultures.

Youcef BACHA est doctorant en didactique du plurilinguisme/Sociodidactique, ‎Laboratoire de Didactique de la Langue et des Textes, Université de Ali Lounici-Blida2, Algérie.‎


[1] R. Sebaa (2015). L’Algérie et la langue française ou l’altérité en partage, Editions Frantz-Fanon, Tizi-Ouzou.

[2] Martine A. Bretceille (1999). L’éducation interculturelle, Presses Universitaires de France, Paris, p. 03.

[3] Diversité et interculturalité en Algérie, UNESCO 2009, pp. 8-9.

[4] Terme signifie l’interaction et la co-action entre différentes ethnies.

[5] Martine A. Bretceille, op.cit., p. 11.

[6] O. Meunier (2007). Approches interculturelles en éducation. Étude comparative internationale, INRP, Lyon,                p. 11.

[7] C. Puren (2016). Modèle complexe de la compétence culturelle (composantes historiques trans-, méta-, inter-, pluri-, co-culturelles) : exemples de validation et d’applications actuelles. Disponible sous : www.christianpuren.com.

[8] La perception qu’une culture projette sur une autre, et  inversement.

[9] M. Cohen Emérique, cité dans Luc Collès (2007). « Chapitre 2 de Interculturel : des questions vives pour le temps présent, Fernelmont : EME, coll. « Discours et méthodes », pp. 75-93. Définition : «Une réaction de dépaysement, plus encore de frustration ou de rejet, de révolte et d’anxiété ».

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