Science et Religion : Bachir Senouci appuie Faouzia Charfi

Professeur de Physique à l’université d’Oran 1, Bachir Senouci travaille essentiellement sur la didactique et l’épistémologie de la physique. Dans cet article, en apportant des éclairages supplémentaires aux idées développées par Faouzia Charfi dans l’interview qu’elle a accordée à algeriecultures.com sur les rapports entre Religion et Science, il corrobore les propos de la physicienne tunisienne par des témoignages personnels tirés de son parcours d’enseignant.

Dans une interview parue sur  algeriecultures.com, revue distribuée sur internet, Madame Faouzia Charfi saisit, très opportunément, le climat actuel pour opposer la science et la religion. J’ai la modeste prétention d’y ajouter ma contribution sur deux plans, celui de l’histoire des conflits religion vs science et de leurs conséquences, en particulier la longue épopée de l’atomistique d’une part et, d’autre part, sur une conséquence, à mon avis plus désastreuse, celle de l’ablation du sens critique chez le musulman moyen. Pour ce dernier point, je me restreindrai à exposer des situations que j’ai eu à connaître lors de mon enseignement de didactique de la physique. Je me permettrai de rajouter quelques éléments à l’interview de Madame Charfi, ayant pour moi le confort de la page blanche et n’étant pas soumis à l’inconfort des questions.

Lire aussi: « Ce qui oppose science et religion, c’est ce qui oppose le doute et la certitude » (Faouzia Charfi, physicienne)

S’il est légitime d’évoquer la fin du géocentrisme de Ptolémée et les condamnations de Giordano Bruno et de Galilée pour avoir faite leur la nouvelle théorie du polonais Copernic, c’est surtout que toute déclaration, à cette époque, relevait de l’imprimatur de la « Sainte Inquisition » et la menace de la mise à l’Index était dissuasive. Galilée a du revenir sur ses déclarations sous peine de subir le bucher comme Bruno. Il est également remarquable qu’il a fallu l’arrivée de Jean Paul II pour définitivement réhabiliter Galilée. Un débat utile serait celui du caractère d’autorité que s’est attribué l’église catholique romaine dans ces circonstances.

Pour rester dans le cosmos, les textes religieux (qu’il faudra différencier des textes sacrés) permettent de donner la date exacte (et même l’heure) de la création du monde. L’archevêque James Ussher fixe cette date le 23 octobre 4004 av J-C. Si la méthode qui repose sur une estimation du nombre des générations qui remontent à Adam et Eve est sur la stricte linéarité, elle n’en demeure pas moins largement démentie par non seulement des paléontologues (notre ancêtre homo sapiens est scientifiquement avéré) mais encore avec plus d’éclat par des archéologues puisque il y a 10000 ans, les civilisations du néolithique ont laissé des preuves indéniables.

Ce dernier point rappelle peut-être la crise la plus profonde entre religion et science ; je veux parler de la théorie de l’évolution de Darwin. Ce dernier a vécu en plein XIXème siècle et a été contemporain de Claude Bernard en France et de Gregor Mendel en Autriche. Mendel est considéré comme le père de la génétique, Bernard celui de la physiologie et Darwin de la biologie, c’est-à-dire du vivant.  Ces trois personnes qui ne se connaissaient pas (dixit Alain Prochiantz) nous ont définitivement  installés comme partie prenante de la nature et, en particulier, comme cousins de singes, transgressant ainsi l’affirmation de l’homme créé par Dieu à son image. Il est à noter que ce n’est qu’en 1968 que l’interdiction d’enseigner la théorie de Darwin ne pouvait plus être prononcée.

Passons à la composition de la matière et les conséquences logiques même si inattendues. Leucippe et Démocrite, 5ème siècle avant J-C, ont émis une vérité très simple : ils ont estimé que si on découpait un morceau de n’importe quoi en 2, puis qu’on prenait l’une des moitiés et qu’on la découpait encore en deux et qu’on répétait l’opération encore et encore, l’intuition commandait que l’on ne pouvait pas aller à l’infini et que l’on arrivait à une particule insécable (c’est d’ailleurs ce mot, atomos en grec). Où est, me diriez-vous, la religion dans cette aventure ? En fait, un physicien romain, Epicure, un siècle après Démocrite, s’était avisé que, si tout était constitué d’atomes (bien sûr variés), les êtres vivants en général et les hommes en particuliers l’étaient aussi. L’argument en était que ce qui était mortel était l’assemblage, les briques, elles seules, étaient indestructibles. Pour employer une image déjà beaucoup utilisée, les briques LEGO servent à construire différents assemblages que l’on peut détruire pour faire tout autre chose. Les éléments qui me constituent sont éternels, je ne le suis pas. Après moi, les éléments qui me constituent vont entrer dans la fabrication d’autre chose, minéral, végétal ou animal. Cela a donné la métempsychose, la réincarnation dans des fois extrême orientales ; pour Epicure, relayé par le poète Lucrèce, au  1er siècle après J-C, cela correspondait, schématiquement, à l’abandon de l’idée de l’âme, donc, à la recherche de ce qui fait du bien et à l’évitement de ce qui fait du mal. Lucrèce, dans son ouvrage  De rerum natura, donne une vue plus proche des théories modernes.

Si la religion s’est tant impliquée dans ce qu’il faut bien appeler une description du monde, ce n’est pas tant pour  répondre à une curiosité qui est, peut-être plus que le rire, le propre de l’homme mais plutôt pour accuser de transgression et de blasphème toute tentative d’interprétation différente. Les lectures qui démontrent à postériori les avancées de la science constituent une attitude ; il en est une autre, celle qui prête un mystère aux Écritures qu’il faut regarder comme métaphorique, allégorique, bref réservées à une théologie compétente

Je voudrais terminer par deux récits qui me semblent significatifs.

J’avais en charge des étudiants en dernière année ; ils avaient un contrat et devaient, en septembre de l’année que nous passions ensemble, enseigner la physique et la chimie au niveau secondaire. Ce n’était pas des cours ex cathédra mais plutôt une tentative toujours renouvelée de les amener à poser et à se poser des questions, avec l’ambition vraiment mesurée de rester confinés aux sciences physiques. Mes séances se terminaient pour çà par une discussion libre. Un jour, une étudiante m’a demandé mon opinion sur un imam saoudien qui affirmait que le terre ne tournait pas et il argumentait comme suit : il monte dans une montgolfière, il reste en l’air à la verticale de Ryad, il attend quelques  heures et il redescend quand il est à la verticale de New York. Dit par quelqu’un de non averti en physique, j’aurais eu tendance à donner l’explication (qui en est très simple parce que l’atmosphère qui entoure la terre tourne également avec le globe terrestre) mais, émis par une étudiante qui était en cinquième année, cela a occasionné en moi une immense lassitude corroborée par l’inertie qui a suivi mon interpellation de ses camarades,  interpellation sans réponse. Je passe sur ma réaction.

Le second récit concerne mon offre gracieuse de causerie avec  les enseignants de physique d’une wilaya. L’idée était de rendre à la physique l’entièreté de sa définition, à savoir science de la réalité. Or, une partie de la physique, celle destinée aux primo apprenants, est directement accessible aux sens.  Mais elle subit 2 types d’enfermement, celui de ne pas la relier à des situations parfaitement illustratives et le second, plus grave, celui d’une langue non parlée. On a donc besoin, pour plus d’élégance et de réalisme, d’aller vers un double remède. J’avais dit çà, la semaine suivante, je me suis présenté, il n’y avait plus personne.

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