Une Baleine pour La Mecque

Le plus grand menteur du monde et de tous les temps était bien de chez nous ; il tenait un modeste salon de coiffure, à deux pas de la Poste, face à « Cars Riffi », la seule station d’autocars de la ville. Ses nombreux clients lui étaient très attachés car l’ambiance qui y régnait n’avait son pareil nulle part ailleurs. Pour maintenir cet avantage concurrentiel, il eut le génie d’appliquer à son commerce des règles draconiennes mais simples à la fois.

D’abord, n’accédaient à son salon que les clients venant s’y faire coiffer, les autres, ceux désirant s’offrir du bon temps sans bourse délier n’étaient pas les bienvenus ; ensuite, aucune critique ou contrariété n’était tolérée lorsque lui-même racontait des histoires « supposément vécues » ; et enfin, le rire était strictement interdit, pas même le droit de le contenir, ou alors en silence. Devant tant d’entraves, que leur laissait-il ? L’écouter avec attention et accepter d’avaler ses sornettes sans rechigner. A défaut, l’exclusion du salon sur le champ. Mais alors, les raisons de son succès ? L’énormité des mensonges qu’il débitait, associée à la faconde intarissable d’un humoriste de talent qui s’était trompé de métier.

Un jour, son salon de coiffure archiplein comme d’habitude, il commença ainsi l’une de ses histoires mythiques : « Lorsque j’avais réalisé le voyage de toute une vie en me rendant sur les Lieux Saints de l’Islam… » Les clients présents à ce moment-là savaient parfaitement qu’il n’avait jamais quitté la ville, ni le pays, et encore moins pour se rendre à La Mecque. Mais personne n’osait le contrarier, de crainte de prendre la porte sans connaître la suite de l’histoire. « On n’y allait pas encore en avion à cette époque, on s’y rendait en bateau où un événement important survenait lors de chaque voyage, un événement dont le Tout Puissant gratifiait le fidèle le plus proche de Lui. Je dormais à ce moment-là et le bateau voguait paisiblement au milieu des flots. » L’assistance était tétanisée ; chaque client renforçait ses digues nerveuses et musculaires pour ne pas pouffer de rire.

Il continua néanmoins : « Lorsque je me suis réveillé, mes yeux refusaient de voir ce qu’ils voyaient : le bateau n’était plus là ; il avait disparu ; j’étais balloté par les vagues alors que mes vêtements n’étaient même pas trempés ; oui, c’est bien ce que je dis, j’étais sec grâce à la volonté d’Allah, qu’Il me foudroie si je m’écarte de la vérité. » Pas déstabilisé du tout par les bruits sourds qui s’élevaient du milieu de l’assistance, il enchaîna : « J’ai marché longtemps sur l’eau, deux ou trois jours, peut-être plus. Une nuit, les étoiles formèrent une ligne droite dans le ciel, comme pour m’indiquer le chemin à suivre. Et lorsque le jour se leva, un ange tendit le bras en direction de La Mecque et me dit : Ô Pèlerin, c’est toi que le Seigneur a choisi ; que la paix t’accompagne dans ton odyssée ». Certains étouffaient leurs rires du mieux qu’ils pouvaient pour les rendre moins audibles, d’autres retenaient leurs larmes qui perlaient sur leurs joues ; la tension était à son comble ; la plupart des digues étaient à deux doigts de craquer.

Imperturbable, le visage fermé, il ajusta son peigne, fit claquer les lames de ses ciseaux dans un cliquetis propre aux coiffeurs et reprit de plus belle : « Une baleine s’approcha de moi, me tourna le dos et m’invita à pénétrer dans son ventre, probablement pour m’aider à continuer le voyage. Ce que je fis en me laissant glisser dans son derrière comme sur un toboggan qui me déposa au plus profond de ses entrailles. Je sais que c’est difficile à croire, mes frères, mais je vous en conjure, écoutez-moi. » Certains, arrivant au bout de leurs forces, quittèrent le salon momentanément pour laisser, une fois dehors, libre cours à leurs fous rires. D’autres, essuyant discrètement leurs bouches et leurs yeux, réussirent à libérer discrètement une partie de l’énergie contenue.

« Ce que je vis était incroyable, inimaginable même ; comment vous dire mes frères, il y avait des tuyaux partout, on aurait dit l’intérieur d’une usine; il y avait aussi des rues et des avenues avec des plaques portant des noms de Saints et de grands penseurs musulmans, une circulation dense avec des bouchons, des coups de klaxons et tout, et une foule tout aussi dense et bruyante, comme si on était à Mdina Jdida, le quartier populaire d’Oran. Chemin faisant, l’étal d’un marchand de beignets frits dans une ruelle me rappela que j’avais faim ; une seule de ses gourmandises me suffit pour le reste du voyage ; je lui promis de la lui régler plus tard. Ce n’était qu’à l’aube du cinquième jour que j’atteignis la bouche de la baleine ; je m’étais agrippé à l’une de ses dents de devant pour ne pas être emporté par les vagues. Puis soudainement, étant arrivée à destination, elle s’immobilisa, souleva sa tête hors de l’eau, puis cracha d’un seul jet toute la salive contenue dans sa bouche, et moi avec. Lorsque j’ouvris à nouveau les yeux, je vous en supplie mes frères, croyez-moi, je sais que cela peut paraître invraisemblable et pourtant c’est vrai : je m’étais retrouvé dans la plus grande mosquée de La Mecque, Masjid-El-Harâm, juste derrière son grand et vénérable imam qui n’attendait plus que moi pour déclarer ouvert le pèlerinage de cette année-là. » Plus aucun client n’était capable de se retenir plus longtemps ; la plupart désertèrent le salon, en attendant de reprendre des forces et revenir plus tard.

Entre-temps, personne ne sut si le cétacé avait assuré le voyage retour du pèlerin-coiffeur, ni si ce dernier avait réglé la note du beignet frit consommé à crédit dans son ventre. On sait seulement qu’en 1961, le septième art avait honoré le transport de passagers en portant à l’écran Un Taxi pour Tobrouk. Un tel événement, se renouvellera-t-il un jour, dans la même veine et le même registre, avec cette fois-ci Une Baleine pour La Mecque ? [1]

[1] Extrait du roman « Le Gamin de la rue Monge, dans les derniers soubresauts de l’Algérie coloniale » https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=68200

3 commentaires sur “Une Baleine pour La Mecque

  1. Une baleine pour la Mecque!
    Bravo, mec! Cétacé réjouissant cette histoire de baleine dont les entrailles hébergent un centre-ville aussi animé que Mdina Jdida… Avec même quelques bistrots si ça se trouve! Enfoncé le Jules Verne… Et par qui? Par un merlan*!
    Voilà qui ne manque pas de sel.
    Allez Mohamed, une autre, une autre!
    Kerroum
    *Coiffeur en argot

  2. Bonjour !
    Je déguste vos petites histoires comme des petits pains chauds ! Vous avez un don incroyable de conteur ! Vivement un recueil ou livre pour regrouper toutes ces petits recits succulents qu’on pourrait relire à volonté ! Quel plaisir ! De la part d’un ex de l’ASSIO

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