Le stade mythique de Boukada

« C’est en rasant une crête d’une colline surplombant la ville que l’Administration coloniale française avait construit un stade inauguré en 1931, le stade Garde ». Porter en ces temps-là le nom du Gouverneur général de l’Algérie, qui officia entre 1930 et 1935, n’aida en rien cet édifice sportif à échapper à une extrême rusticité architecturale. On y disputait des matchs de football où s’affrontaient des équipes de pieds-noirs, d’autochtones et de militaires de la légion étrangère, mais on y regroupait aussi, après des rafles massives mémorables, les indigènes suspectés de sédition quand ils étaient en trop grand nombre et que l’unique prison de la ville ne parvenait pas à les caser tous. Avec les parachutistes en uniformes, les fils barbelés, les haut-parleurs et les chiens, le stade se transformait en outil de propagande grandeur nature pour effrayer la population et annihiler ainsi son enthousiasme indépendantiste.

Ce stade était doté d’une seule tribune d’une vingtaine de mètres de long sur une quinzaine de large et d’une capacité de 300 à 400 spectateurs tout au plus pour une population de vingt mille âmes. Un simple grillage entourait les limites du terrain de jeu et des panneaux en tôle ondulée constituaient l’essentiel de son entourage. Entre les deux, une bande étroite d’environ deux mètres de large sur tout le pourtour accueillait à son tour, une fois plaqués contre le grillage, entre 200 et 300 spectateurs supplémentaires. Les autres, à l’extérieur parce que souvent sans le sou, grimpaient dans les arbres situés à proximité et s’accrochaient à leurs cimes surplombant le terrain pour assister aux matchs. Après l’indépendance, le stade prit le nom du chahid Boukada Habib (1935-1958), un joueur du cru, mort les armes à la main. Plus tard, un mur de parpaing remplaça les panneaux en tôle, ce qui permit à d’autres encore de l’escalader pour s’assoir sur sa crête et jouir des mêmes privilèges.

A la veille des rencontres, Âmmi Safa, le charismatique gardien et responsable de l’entretien du stade, enterrait dans les angles du terrain de jeu des talismans aux vertus magiques qu’il confectionnait lui-même ; il brûlait aussi de l’encens et d’autres poudres de perlimpinpin qu’il diffusait dans les deux cages de gardiens de but tout en ânonnant le seul et même verset du Coran qu’il connaissait, auquel il rajoutait un refrain de sa propre création : « Allah est avec nous, nos aïeuls et nos saints aussi, on va leur donner une raclée de chiens ! ».

Collé au grillage, un après-midi de rencontre dite « au sommet », commentée par un reporter radio dont les installations se trouvaient de l’autre côté du grillage, à un mètre à peine de lui, Omrani, un ardent supporteur du club local, portant turban, robe blanche et canne de paysan au bras, broyait du noir. Son équipe de cœur venait d’encaisser un but ; il se sentait comme agressé par le commentateur qui répétait en boucle que les visiteurs l’emportaient. Ne tenant plus en place, il finit par l’interpeler au travers du grillage : « Tout le monde connaît le score ; y’a pas besoin de le répéter toutes les minutes ; ça suffit comme ça ». Quelques minutes plus tard, les visiteurs marquèrent un deuxième but. « L’équipe locale est au tapis ; elle ne reviendra pas au score », répétait le hardi et zélé reporter dans son micro. C’en était trop pour Omrani qui l’écoutait nerveusement alors que la honte lui montait au front ; il ne put résister et sortit un petit billet de banque, l’enroula comme une cigarette qu’il enfila à travers le grillage, en sa direction : « Tiens ce billet, tu diras que tu t’es trompé, que ce n’est pas un deuxième but de l’équipe visiteuse mais le but égalisateur de l’équipe locale ; tu diras qu’il y a match nul entre les deux équipes ».

Ce même jour, un supporteur du club visiteur s’était malencontreusement trompé de tribune depuis le début de la partie ; il se retrouva au beau milieu des supporteurs locaux, avec son bendir d’animation dissimulé sous sa djellaba et retenu à son cou par une cordelette ; il ne paniqua pas et comptait s’en sortir en faisant semblant de regarder paisiblement le match. Il faillit se lever au premier but de son équipe, sortir son attirail sono et déclencher la fanfare mais se ravisa de justesse et reprit le contrôle de ses neurones. « Trop dangereux », se disait-il. Mais au deuxième but, il bondit comme un ressort au milieu d’une foule compacte et surtout hostile, sortit son bendir et se mit à taper dessus avec l’énergie de son jeune âge, tout en dansant et en chantant l’hymne sportif de son club. Les yeux de toute une tribune étaient braqués méchamment sur lui. Conscient de sa bévue, il s’arrêta net et tenta vite de se sortir de ce mauvais pas : « Ce n’est pas nous qui avons marqué, mes frères ? » leur demanda-t-il, l’air interrogateur, voulant par-là leur faire croire qu’il s’était seulement trompé d’équipe. « Non, ce n’est pas nous qui avons marqué », lui répondit sèchement un spectateur qui le collait de près. Désemparé, il continua sur sa lancée pour donner davantage de sens et de cohérence à sa tentative d’esquive : « Mais alors qui a marqué ? » demanda-t-il, faisant semblant d’être fort surpris. La réponse fusa, nette, tranchante : « C’est ta mère qui a marqué », avant que le bendir ne lui traverse la tête et le haut du corps.

Dans l’échauffourée qui s’en suivit, il se retrouva pieds nus avec juste la cordelette qui pendait à son cou, son bendir avait disparu, de même que ses chaussures et des pans entiers de sa djellaba ; il saignait du nez et avait des traces d’hématomes et de griffures à plusieurs endroits du visage.

Il se souviendra longtemps de ce stade mythique où il finit par rejoindre les siens en claudiquant, dégoulinant de sueur et de trouille, ne devant son salut qu’aux policiers qui l’exfiltrèrent de justesse. [1]

[1] Ce texte est extrait du roman Le Gamin de la rue Monge, en cours d’édition.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *